Lancer de disque – The Bridge Sessions

La musique vole de partout, sans les ailes du disque, qui se fait rare, alors qu’il a tout lieu d’être. Peut-être faut-il qu’il soit associé plus étroitement encore à une aventure collective, des individus, des endroits, des moments, des histoires, des coordonnées – des choses étranges en définitive.

« Sonic Communion », la première sortie du label The Bridge Sessions, documente le premier ensemble franco-américain à avoir traversé ce pont, ce réseau transatlantique d’échanges entre musiciens créateurs, vers la France, en octobre 2013. Le disque a été lancé à temps pour accompagner le voyage retour de ce même ensemble, vers Chicago, en avril 2015. Quantité d’autres relevés, des carnets de bord, des croquis, des photographies, des films, des hologrammes font une ciliature à ce disque, et sont disponibles dans notre médiathèque.

Il en sera toujours ainsi : l’objectif du label et du réseau étant d’enregistrer chaque ensemble lors de sa tournée initiale et de réaliser un disque pour étayer la tournée suivante et celles au-delà. Ce pourquoi l’idée de « documenter », loin de nous paraître réductrice, semble devoir et pouvoir compléter « le sens de l’œuvre », en particulier lorsqu’il s’agit d’une musique qui s’improvise, pour laquelle laisser une trace, de quelque manière que ce soit, n’a jamais été une évidence ou une fin en soi.

Quelles sont nos motivations ?

D’abord, il faut savoir nous avons l’esprit de contradiction, qui est après tout le moteur de l’histoire : quand, il y a quelques années de cela, le monde ployait sous le poids de trop d’objets, babioles et gadgets, nous ne rêvions que de les désintégrer. Depuis que presque tout se dématérialise, nous ne pensons qu’à mettre de drôles d’objets en circulation, des disques par exemple, et à défendre un bonheur tactile qui ne se limite pas à l’effleurement quotidien de l’interminable surface des écrans.

Nous n’oublions pas non plus que, durant quelques millénaires environ, la musique s’est dispensée d’être enregistrée, d’être diffusée autrement que lorsque des femmes et des hommes se saisissaient de leurs instruments, étaient saisis par eux. Tout part de la performance et y revient. Il a suffi d’une nouvelle technologie et de sa chaîne de production pour que, en quelques années à peine, après la Première Guerre mondiale, on passe d’un demi-million de disques produits par an à près de 100 millions, et jusqu’à ce que, vers 1970, l’industrie de la musique enregistrée génère plus de profits que l’industrie du cinéma ou celle du sport. C’est arrivé. On connaît l’histoire, depuis les premières firmes jusqu’aux majors et aux fusions, et à l’affaissement, tandis que les labels indépendants prenaient de plus en plus l’allure de labels clandestins. D’objet de luxe, le disque, sous une forme ou sous une autre, est devenu un bien de consommation courante, une marchandise, une relique. Une nouvelle technologie a remplacé une nouvelle technologie, et comme à chaque fois ça ne parle que de « démocratisation ».

Nous démarrons donc The Bridge Sessions, en 2015, parce qu’il est trop tard, alors que l’effondrement de la valeur d’échange du disque-objet veut emporter avec elle la valeur d’usage de l’objet-disque. Et parce que nous ne sous-estimons pas le fait hautement révélateur que ce mot, disque et disque rage, est le seul qui désigne des réalités aussi bien en anatomie qu’en astronomie, en géométrie, en horlogerie, en informatique et en signalisation ferroviaire (sans oublier la Confédération des syndicats révolutionnaires de Turquie). À tous ces titres, The Bridge Sessions n’abandonnera pas l’exercice périlleux mais ô combien épanouissant du lancer de disque.

Toutes nos sorties sont disponibles sur notre boutique en ligne.