Par cinq fois, pour ce douzième Bridge : Lisa E. Harris et ses voix transcendant l’espace le temps et les identités, Mike Ladd et ses flèches de mots, la lave bulleuse des clarinettes de Christophe Rocher, les saxophones cascadant de Lionel Garcin, Christian Pruvost et l’hydre de ses trompettes. Ce sera un wind ensemble, une intelligence en essaim, forcément cinq funambules. Ensemble, ils composeront (improviseront) un bouquet froissé de souffles soudainement tempétueux, soudainement encalminés. C’est l’évidence, leurs souffles dessineront autant de roses des vents, leurs instruments à vent seront aussi des boussoles de musique. Il suffira d’un déplacement d’air, de mille et un déplacements d’air. A wind ensemble. Et avec l’air soufflé qui se déplace, avec cette distillation de souffles, un imperceptible déplacement de l’axe du monde, de ses positions, de ses dispositions, de ses orientations. On peut rêver.

Le poète Saint-John Perse les avait pressentis, ces « très grands vents sur toutes faces de ce monde / De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte ». Ces « très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde / Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses ». Ces « très grandes forces en croissance sur toutes pistes de ce monde, et qui prenaient source plus haute qu’en nos chants ». Ces vents « qui se donnaient licence par le monde – ô monde entier des choses – et qui vivaient aux crêtes du futur comme aux versants de glaise du potier ». Car l’air façonne à sa façon, telle la respiration de la matière enlaçant vents, voix et esprits. Il n’y a pas un souffle d’air, il y en a tellement et dans tant de directions. Il y a la soie du souffle et il y a la roue du souffle. L’os du souffle. L’os ou l’as du souffle. Il y a le talisman du souffle. La boule de cristal du souffle. La neige ou le charbon du souffle. La flamme du souffle. Il y a la faucille du souffle, le marteau du souffle, la hache du souffle. Il y a les fauves du souffle. La ruche du souffle. Il y a le duvet du souffle. La couture du souffle. Le déverrouillage du souffle. La machination du souffle. La dissidence du souffle. La purification du souffle. Et même le sans-logis du souffle. Il y a le don du souffle. Le coquillage du souffle. Le bourgeon du souffle. La vigne du souffle. Il y a la fenêtre du souffle. Le soleil du souffle. Le soleil ou le soir du souffle. L’œil du souffle. Il y a la soie du souffle. « Tous les outils du souffle », selon le poète Ynnis Stìggas.

C’est l’évidence, et ce sera aussi son contraire, car les improvisateurs dans leur palais des glaces convergent et divergent toujours, comme nous l’ont appris tant de wind ensembles. Pour mémoire maintenant, il y a eu des ensembles de trompettistes et de cuivres (tels le Brass Fantasy de feu Lester Bowie), des ensembles de saxophonistes (tels le World Saxophone Quartet ou le Rova Saxophone Quartet, tel en France le quatuor de saxophones de Marc Baron, Bertrand Denzler, Jean-Luc Guionnet et Stéphane Rives), des ensembles de clarinettistes (tels le Clarinet Summit de John Carter, le Clarinet Family d’Hamiet Bluiett, le Clarinet Choir de Douglas R. Ewart, tel Watt en France), des ensembles de flûtistes même (tel le Flute Force 4 de James Newton et d’Henry Threadgill). Mais on connaît finalement peu d’ensembles qui aient convoqué plusieurs familles de vents (le New Winds Ensemble à New York ? Horns à Paris ?). Leur rose des vents. Ces cinq-là ont peu à peu « pris, feuille par feuille, le contrôle de tous nos moulins à vent », ainsi que le préconise le poète James Noël. Leur musique sera habitable comme le monde changeant d’axe. On peut rêver.