Depuis quatre ans, The Bridge, réseau transatlantique pour le jazz et les musiques créatives, met en relation improvisateurs d’ici et de là-bas, de France et des États-Unis, au gré de formations toujours mixtes, toujours hybrides, toujours phénoménales, traversant l’Atlantique dans les deux sens. Après avoir accueilli le concert de lancement de ce dispositif en février 2013, puis les Bridge # 3, 7 et 11 au cours de ses dernières éditions, Sons d’hiver (qui, rappelons-le, accorde de l’importance au travail sur la durée avec ses partenaires, qu’il s’agisse de la Cie Lubat, des projets franco-américains autour du label nato du côté de Minneapolis, de William Parker et de la scène du Vision Festival à New York, de l’AACM à Chicago…), renouvelle l’expérience avec, cette fois-ci, le tout premier match retour, en France, d’une formation ayant effectué ses débuts en novembre 2014 à Chicago.

Ce quartette-là – Escape Lane, ou « voie d’échappée » – a alors prouvé qu’il ne jouait littéralement pas sur la terre ferme, qu’il courtisait les états de grâce… Les explorateurs du temps jadis n’interprétaient-ils pas les voies navigables comme autant de voies de pénétration vers ce qui pour eux représentait l’inconnu ? Ces quatre navigateurs n’ont donc eu besoin d’aucune boussole afin de savoir où aller, ils n’ont eu qu’à suivre l’onde des rivières dont ils ont fait la substance même de leur musique : « Ce sont comme des régions, raconte Denis Fournier, des paysages harmoniques et rythmiques, des énergies, qui se trouvent dans la mémoire et que nous pouvons convoquer ; d’un seul coup, ils appellent une mélodie, un contrepoint, ou une polyrythmie. » Qui se trouvent dans le charbon de la mémoire, et qui se trouvent dans le diamant de l’imaginaire, la musique improvisée étant affaire d’insondables singularités. L’improvisation collective, nourrie de tant d’expériences, n’est pas « affranchissement » mais toujours plus grande, plus inclusive compréhension : « Sous des dehors de spontanéité, c’est une musique jaillie d’une longue maturation, où l’on n’hésite pas à s’interrompre et à se relayer, comme dans la vie, afin de décaler les premiers plans et les angles de perspective. »

C’est au batteur Denis Fournier qu’est initialement venue l’idée de ce regroupement. Quand, il y a quelques années, il avait formé le quintette Watershed (avec Bernard Santacruz et, côté américain, Hanah Jon Taylor, Nicole Mitchell et Tomeka Reid), Fournier avait d’abord pensé y inviter Jeff Parker, indisponible. Car celui-ci s’escrime de façon souvent incroyable sur son instrument, dont il irrite l’écoulement naturel grâce à une grammaire d’ondulations, d’oscillations et de stridulations. Tout se passe comme si sa guitare lui servait alors de loupe pour donner à voir et à entendre les germes et les gemmes d’une matière sonore efflorescente… Une fois l’accord finalement passé entre les deux hommes, ils décidèrent d’associer deux nouveaux-venus sur leurs scènes respectives, d’associer à leurs tractations musicales le brassage du trompettiste Marquis Hill et les embranchements du contrebassiste Joaquim Florent – ainsi que, en so special guest, le saxophoniste Ari Brown, grand maître des souffles soufrés de la Windy City, compagnon de route historique de l’AACM, de Muhal Richard Abrams, Anthony Braxton ou Elvin Jones. Marquis Hill venant de remporter la Thelonious Monk International Jazz Competition à Los Angeles (et d’être engagé à l’année par Marcus Miller), il cède sa place au cornettiste Ben Lamar Gay pour cette tournée en France. La tâche aurait pu paraître ardue pour ce dernier qui intervient au moment où une nouvelle génération de trompettistes hors du commun occupe le devant de la scène nord-américaine (citons Ambrose Akinmusire, Peter Evans, Taylor Ho-Bynum, Jonathan Finlayson, Nate Wooley, Josh Berman… et Marquis Hill !). Mais là où tant d’autres fulgurent sur leur cuivre, Ben Lamar Gay a ceci d’unique qu’il se penche plutôt sur sa structure paradoxalement ligneuse, approfondissant un réseau de stries et de sèves, qu’il souligne parfois électroniquement. Tandis que Joaquim Florent développe à la contrebasse d’épaisses lignes brisées et bosselées dont il polit les volumes, dont il étire les tentacules, avec une sveltesse qui n’est pas sans évoquer d’augustes prédécesseurs, depuis Charlie Haden. Reste Denis Fournier. À la batterie, celui-ci est passé maître dans l’art du papillonnement sur les ovales et les losanges des peaux et des métaux, sur les orbites dilatées de ses tambours, au point de donner l’impression qu’il vaporise les rythmes. Avec lui, avec eux, Escape Lane, la composante lyrique n’est jamais oubliée dans le cours d’une improvisation enchanteresse, d’une improvisation qui chante.