Antichamber Music [The Bridge #10]

Or “Improvisations for an Imaginary quartet” 

Claudia Solal (voice), Katherine Young (bassoon, effects), Tomeka Reid (cello) & Benoît Delbecq (piano)

C’est sur les routes d’Europe, alors qu’il errait avec sa femme Nora entre Dublin, Paris, Zurich, Trieste, Pola et Rome, tandis que mûrissait en lui ce qui allait devenir son œuvre majeure et monstrueuse, son cosmos, son chaos, Ulysse, que JamesJoyce composa incidemment ces 36 “poèmes de jeunesse”, comme on dit avec beaucoup trop de pudeur. Ils furent ensuite rassemblés, en 1907, mais dans un agencement différent de celui voulu par l’auteur, sous le titre Chamber Music. On sait que plusieurs poèmes de ce recueil, qui semble suivre l’ombre et la proie d’un amour se réalisant et se déréalisant, prenant corps et le perdant, dont la distillation va du stade spirituel au stade charnel, et finalement au stade fraternel, inspirèrent déjà Luciano Berio en 1953. Mais c’est sans doute la première fois que l’ensemble de ces pièces est pris en ligne de compte, dans un ordre ou dans un autre, qu’elles soient destinées à être dites, chantées, psalmodiées, tues même, laissant à une musique improvisée l’entière liberté de la forme et du fond, en regard, en abîme.

            Quel meilleur terrain d’entente, à dire vrai, pour un quartette franco-américain se produisant d’abord à Chicago, que des textes écrits en anglais, non par un Américain mais par un Européen errant (un Irlandais forcément) ? Quel autre langage commun que celui qui sait passer d’une langue à l’autre, de l’anglais écrit à la traduction française, de même que les musiciens traduisent en improvisant leurs rapports les uns aux autres, et aux choses ? De l’un à l’autre, il (se) passe quelque chose, qui transforme la musique de chambre close des mots en musique d’antichambre à tous les vents des sons et des sens, sous-titrée Improvisations pour un quartette imaginaire par son instigatrice,la chanteuse Claudia Solal et sa galerie de voix très réelles. « L’intention première de ce projet a été pour moid’associer des voix, des timbres, qui s’empareraient d’une partition imaginaire, suggérée par le fil conducteur d’un recueil de poèmes. Au départ, ayant un fort désir de violoncelle, et de clarinette, j’ai songé à Tomeka Reid que je ne connaissais pas encore (depuis, nous nous sommes rencontrées lors d’une session improvisée à Paris). Puis la clarinette s’est peu à peu transformée en basson, et Katie Young s’est imposée à moi. Par ailleurs, j’avais envie depuis longtemps (depuis les débuts de Kartet, il y a plus de 20 ans !) de proposer à Benoît Delbecq une telle opportunité de jeu. Mon idée était a priori celle d’un piano pas seulement harmonique, mais textural, ou percussif, grâce aux possibles préparations de Benoît ; bien que privilégiant un son acoustique, j’imagine aussi la possibilité de traitements électroniques du basson… Mais c’est avant tout à chacun de proposer son histoire, de façon à ce que chaque instrument devienne un chant à part entière, simultanément soliste, initiateur ou suiveur, dépendant ou solitaire, selon le moment et l’action… ».

            Adepte du piano préparé et des effets électroniques, Benoît Delbecq ne cesse depuis plus de vingt ans de traverser le champ jazzistique dans toute sa largeur : de l’improbable Institute for Artistic and Cultural Perception d’Alan Silva à son propre intenable collectif, Hask, de la fréquentation de Steve Lacy ou de Mal Waldron aux études suivies auprès de Steve Coleman ou de Muhal Richard Abrams, et jusqu’aux aux recherches menées avec les formations Kartet, Thôt, The Recyclers ou Silencers. En 2010, “The Sixth Jump”, en trio, a été consacré l’un des dix meilleurs disques de jazz de l’année par le New York Times. Après tant d’années à l’ombre de Nicole Mitchell, de Dee Alexander ou de Mike Reed, la violoncelliste de velours, la violoncelliste de soie Tomeka Reid vient quant à elle de sortir son premier disque en leader, rejoignant ainsi Katie Young qui est notamment l’auteur d’un enregistrement en solo de basson manipulé, modifié, magnifié, parmi les femmes émancipées désacralisant et resacralisant à leur seul désir les instruments les plus consacrés. Il est prévu que le quartette se scinde en sous-ensembles (différents solos, duos, trios) pour jouer de toutes les densités possibles, de toutes les transparences aussi, telles les pièces mobiles, versatiles, métamorphiques d’un recueil de poèmes ou d’un échiquier de timbres. Le reste, tout le reste est imprévisible.