L’auteur s’embarque avec les aventuriers. Leurs entreprises.

À travers Chicago, 26 octobre au 8 novembre 2014

 

Dimanche 26 octobre 2014

À la sortie d’O’Hare International Airport, le chauffeur du bus diffuse à outrance la voix cireuse de Barry White et c’est l’onction sur la tête de chaque musicien présent, Joachim Florent et Denis Fournier pour ce Bridge-là, le sixième, Escape Lane, mais aussi le clarinettiste Christophe Rocher, les saxophonistes Philippe Lemoine et Nicolas Peoc’h, l’électro-acousticien Vincent Raude, venus en renfort et pour leurs propres raisons. Dans l’agence de location de voitures, un employé fredonne Naima. Bon présage. Sur la highway, ce sera Lane Open pour Escape Lane, qui prend position dans l’appartement devenu familier, au sommet du 4800 S. Lake Park, face au lac Michigan, arachnéen à l’horizon.

Lundi 27 octobre 2014

Dans la ville orange se préparant pour Halloween, on circule déjà de quartier en quartier, on interprète encore le panneau Rough Grooved Surface comme annonciateur de la fraternité musicale à venir. Jeff Parker et Marquis Hill, l’autre moitié de ce carré magique, n’arriveront que le 1er novembre, le jour d’Halloween ou plus exactement le jour de la Samain. On passe récupérer une batterie chez le vibraphoniste Jason Adasiewicz, qui tire le chariot dans lequel se pavane sa cadette. Le saxophoniste Dave Rempis nous intercepte à la terrasse du Lula Café, à Logan Square. Harrison Bankhead apporte l’antique contrebasse allemande que lui a léguée Malachi Favors Maghostut, sur laquelle Joachim Florent divaguera durant les prochains prochains jours. Tout est en place au Whistler (2421 N. Milwaukee Ave.), les élixirs, les alambics. Premier engagement dans le cadre de la Relax Attack Jazz Series, Florent et Denis Fournier y reçoivent Ernest Khabeer Dawkins et Nick Mazzarella aux saxophones, Avreeayl Ra et Michael Zerang aux batteries et percussions. Immédiatement les deux saxophonistes s’enhardissent dans un enrobage de percussions. Stop and go, train d’enfer. Zerang en vieux renard pénètre par effraction, ses percussions font craquer les coutures des rythmes. Tout commence trop bien, il est parfois difficile de négocier les virages après un tel départ en trombe. Dawkins veut tendre et tordre, provoque Fournier en duel, quitte la scène, revient. Il veut être laissé seul, ou prendre la direction des opérations, discipliner, ou… Les liens se détendent, dans le doute. Que fait-on quand l’un des égaux pense mieux savoir ce dont la musique a le plus besoin ? On laisse passer l’orage, on en profite. Improviser, c’est aussi accepter le risque du déséquilibre, toujours garder la capacité de croire en la séquence d’après, la capacité d’agir ou de ne pas agir en perspective. Dawkins finit par remettre au fourreau la lame qu’il avait tirée, embouche ses deux saxophones à la fois et piaille un riff forcené à la Rahsaan Roland Kirk. Retour au rythme, à la structure apparente – au sentiment. Au second set, Philippe Lemoine et Nicolas Peoc’h s’ajoutent, les harmonies à quatre saxophones s’écaillent et s’entre-dévorent. Dawkins puis Lemoine reprennent les fils et le tissage, lançant Peoc’h, soutenu par Mazzarella, interjection après interjection. Derrière, depuis toujours, ça circule, ça passe devant, d’une renardière à une parade. Tout le monde débouche sur une mélodie inspirée comme une clairière, comme un assouvissement, sur une mélodie en terrasses en définitive. Soulagement.

 

Mardi 28 octobre 2014

Dehors, l’orange est partout de mise, même si la vie de chaque quartier ne bascule pas, jamais, ailleurs, dans la vie des autres ; dedans, ça joue Live-Evil en ouverture du second soir consécutif au Whistler. Mike Reed est venu écouter, comme Joachim Florent était venu l’écouter à Nantes et Denis Fournier à Toulouse, le mois précédent. Cette fois-ci, Florent et Fournier sont rejoints par Jason Stein à la clarinette basse, Jason Adasiewicz au vibraphone, Joshua Abrams à la contrebasse, Renée Baker au violon alto et Jim Baker à l’électronique. Formidable élasticité, dans l’encrier des graves, et à l’extrémité de l’une des tentacules de la musique, parfois, la ventouse d’un soliste. Le vibraphone et les contrebasses tirent un rythme au sec sur le sable. Les nuage s’accumulent à l’arrière, qui passe encore une fois à l’avant, un coussin atmosphérique gobe la tension et la détente, qu’il faut encore une fois réinterpréter, cette fois-ci entre le corrosif et le caoutchouteux. Dans l’affairement, ce ne sont bientôt plus des solistes mais des grappes d’improvisateurs qui se distinguent, par accès, tel ce trio entre le violon alto, la clarinette basse et la contrebasse (de Florent). Au second set, s’ajoutent Christophe Rocher et Vincent Raude pour jouer avec le NOMBRE, et procéder à quelques manœuvres d’évitement grâce aux infiltrations électroniques du second notamment. Renée Baker aussi propose des alternatives qui battent comme des paupières. Fournier réchauffe tout le monde du bois dont on fait le rythme. Un nouvel happy end couronne le tout. Dans la pénombre de la salle, lampant seul sa liqueur verte, Empédocle philosophe : « Quand un assemblage d’éléments vient à la lumière, forme de plante, de bête, d’homme, on dit : « Cela est né ». Quand les éléments se séparent, on dit : « Cela est mort ». »

 

Mercredi 29 octobre 2014

À l’Université de Chicago (915 E. 60th St.), dans sa classe “Jazz Theory & Improvisation”, le saxophoniste et clarinettiste Mwata Bowden présente de bon matin Joachim Florent et Denis Fournier. Ils vont jouer, et il prendra le premier solo, annonce-t-il. Ne surtout pas le croire. Il rappelle que le jazz, à l’échelle des temps, est encore en enfance, que c’est une living art form. Leur trio caracole d’abord sur les phrases élévatrices du baryton. Puis, Ré est choisi comme centre tonal pour le didgeridoo et la contrebasse, Florent reprenant à l’archet la fameuse phrase-signature de Bowden et extrapolant jusqu’à retrouver Johann Sebastian Bach. Revenant tout de suite sur les événements auxquels ils viennent d’assister, les étudiants veulent y faire la part de l’intuition et de l’intention. Quelle est cette créature qui lève la tête dans l’improvisation ? On repart, Florent et Fournier plaisantent, font de The Bridge les ponts et chaussées de la musique. Quelque chose comme le génie civil. On raconte des histoires, des aventures, des militances. Le soir venu, tous les musiciens français en ville (Florent, Fournier, Lemoine, Peoc’h, Rocher et Raude) sont à l’Alliance française (54 W. Chicago) pour accompagner la projection de L’Étroit Mousquetaire, film muet réalisé par Max Linder en 1922, film réduit à la ligne droite de l’action et de la parodie, narrant les mésaventures de Knock-out Dart-in-Again. La musique court parallèlement, fait son séquençage comme Linder son cinéma, sans en rajouter, sans commentaires. Parallèle. Sur l’écran, quand même, de jeunes femmes s’égosillent silencieusement sur des saxophones et des trombones, sous Louis XIII, à Chicago. C’est tout le sel de la situation.

 

Jeudi 30 octobre 2014

Retour de bon matin toujours à l’Université de Chicago, au Goodspeed Hall, sur le sol en damier de la room 402 (1010 E. 59th Street) où Joachim Florent et Denis Fournier sont cette fois-ci reçus par le saxophoniste Melvin L. Butler, transfuge de Kansas City. Sa classe, “Introduction to the Social and Cultural Study of Music”, pose les bonnes questions : How musical and social backgrounds influence music making? ; Issues of transmission and “flow”musical, cultural, social, migratory ; jazz vs creative music… Butler prend son soprano pour illustrer une flexible form par rapport à une fixed form. Ils improvisent à trois, ils interprètent Koko de Charlie Parker (qui jadis donna une érection à Denis Fournier, c’est lui qui le dit et qui cite Louis Jouvet pour la galerie, lorsque celui-ci rétorqua à une actrice prétendant ne jamais avoir le trac que celui-ci ne vient effectivement qu’avec le talent…). On attribue la même saillie à Sarah Bernhardt. Fournier en verve en rajoute : « Si je ne suis plus là, si je deviens musique dans l’improvisation, alors je sais que c’est réussi… ». Et Florent précise : « La musique est dans l’air, partout autour de nous. Les musiciens américains le captent et sont souvent très directs, alors que les musiciens européens sont souvent très consciencieux, soucieux de l’histoire, la leur ou celle des autres, et donc moins spontanés. ». On erre ensuite dans le dédale de couloirs, corridors, escaliers et salles hautes comme des grottes de l’université, très néo-gothique. En soirée au Hungry Brain (2319 W. Belmont Ave.), le duo Énergie Noire (Nicolas Peoc’h et Vincent Raude) presse des boutons et fait jaillir des cascades arythmiques, invitant Dave Rempis au saxophone ténor sur la fin, quittant la scène, laissant Rempis seul, Rempis rattrapé par Keefe Jackson (saxophone ténor), Jim Baker (piano, électronique), Florent et Harrison Bankhead (contrebasses), enfin Fournier, un par un. Leur musique est impérative et ascensionnelle. Un unisson raturé de râles précède un blues flageolant de Baker sans les saxophones. Les contrebassistes sortent leurs archets et sombrent orgueilleusement. Ils font carapace, carrosserie, surpuissance, avec les bestioles de sons boursouflés de Baker, son boléro de bruits. Laminoir. Rempis lance une ligne-liane et Jackson écarquille ses quilles de souffles. Dans le patio, après le concert, Baker et Bankhead se représentent quelques volailles hésitant à traverser un pont, mélangent tout, font le bonheur.

 

Vendredi 31 octobre 2014

On écoute Jaki Byard pour contrarier et contrecarrer l’avis de tempête, très Halloween dans son genre (ce qui n’empêchera pas l’un des voyageurs de fêter ce moment de transition, de passage entre les mondes, comme il se doit, revenant armé d’une épée et coiffé d’une perruque au grand petit matin) ; on dévalise en centre-ville le Jazz Record Mart ; on découvre le concept du raviolo, du seul ravioli dans l’assiette… On se rend au Columbia College of Music (1014 S. Michigan, room 411), dans le cadre du programme Jazz Links du Jazz Institute of Chicago : quelques lycéens (un trompettiste, un guitariste, un batteur…) ont bravé les éléments parce qu’ils sont en train de découvrir qu’ils peuvent improviser. L’un d’entre eux ne jure déjà plus que par Drums Unlimited de Max Roach. Alors, Florent et Fournier jouent à deux pour se présenter, jouent avec leurs jeunes amis pour leur représenter. On aborde la répartition des rôles, des fonctions, des avis de tempête, le passage des bourrasques. Entre les mondes. Avant minuit, pour contrarier et contrecarrer le raviolo de midi, ça cuisine.

 

Samedi 1er novembre 2014

Lever de soleil sur le lac agité où s’est réfugiée la tempête, usée. À midi pile, Patric McCoy reçoit chez lui, à Diasporal Rhythms (4346 S. Lake Park), en face de chez Muddy Waters. En dernier duo, Florent et Fournier vont de minces pressions en grattages, escarres, échancrures. Et dans un environnement surpeuplé, face à quinze personnes, ils gravent à l’air libre. Fondations de la maison, fondements de la raison. L’un des peintres dans l’assistance leur fait dire que, eux comme lui, comme tous, usent de tout ce qui se trouve à leur disposition, pour poncer la merveille. En soirée, au Strobe Recording Studio (2631 W. Division Street), Escape Lane se forme enfin, c’est le moment venu, avec Florent, Fournier, Jeff Parker à la guitare électrique et Marquis Hill à la trompette (lequel nous apprend qu’il est l’un des nominés de la Thelonious Monk International Jazz Competition et qu’il devra donc partir pour Los Angeles avant la fin de la tournée). Peu de paroles s’échangent sinon, car il y a le temps, on peut parler d’autre chose. On peut se réjouir en salle de mixage d’une vidéo d’Art Blakey et des Jazz Messengers, en 1965, avec John Gilmore et Victor Sproles de Chicago (et de chez Sun Ra), avec Lee Morgan et John Hicks. On peut avaler des burritos en regardant un turbulent match de “soccer” de là-bas, en Amérique centrale, puisque nous sommes dans le quartier portoricain. Quand Escape Lane se met à jouer, ça joue sur du velours immédiatement et pour toujours, d’emblée l’ampleur et l’élégance. Le ton est donné, on avancera en douceur ébouriffée, on laissera par exemple la contrebasse s’exprimer et désarçonner, seule à deux reprises rapprochées, dès le départ. Un duo entre Parker s’encoquillant et Fournier aux mailloches entortillées choque les coupes de cette toute-entente. Les accrochages évoluent naturellement en décrochages, il y a tous les ordres de grandeur, et les amoindrissements qu’il faut. Fournier sort sa boîte à musique sur sa caisse claire de résonances. Le trio renforcé de la trompette, de la contrebasse et de la batterie laisse assister à la naissance de l’étincellement. Les harmoniques sont transparentes. Dans un second temps, on essaye des formules à l’étouffé, la guitare et la contrebasse se rencontrent et se rebouchent, la batterie est en berne un instant, se recouvre de draps. Le temps s’écoule, pétri de rêveries et d’états de grâce. Rencontre faite.

Dimanche 2 novembre 2014

En route vers Milwaukee et l’Alternating Currents Live Music Series du Woodland Pattern Bookcenter (720 E. Locust St.). Après avoir fait main basse sur des livres de Sherman Alexie ou de Robert Lax (Woodland Pattern se trouve au paradis), on passe au Sugar Mapple et sa panoplie de bières à la pression le long de l’interminable comptoir qui serpente, on énumère les musiques de films de James Bond, on cause toujours. Escape Lane, une heure plus tard, s’approche de thèmes qui n’en sont pas. Fournier est aux balais en brindilles, aux aiguilles, Florent aux pendules dans la contrebasse. On ne cherche rien, on a confiance dans ce qui émerge, dans les structures développables. On essaye des duos, des associations d’hommes, d’idées, de timbres qui infusent. La solution est dans l’espacement. Marquis Hill décante un phrasé d’une grande pureté, mais qui s’hérissonne, tandis que la rythmique s’ensable, tire des cartes. Il n’y a pas véritablement de solo, sauf pour exprimer l’essence, il y aurait plutôt la capacité de servir et de sertir les autres, composition spontanée à tout moment. Trompette et contrebasse en enfilade. La guitare de Parker masse et grésille. Fournier ressort la boîte à musique. Un trio s’annonce, se positionne, repique au sud.

Lundi 3 novembre 2014

Doors of Cedarburg, c’est un magasin de portes jusque sur la pelouses devant le magasin, ouvrant sur tout. Plus tard, de retour à Chicago où les carillons de la Rockefeller Chapel hululent presque, entre chien et loup, tandis que la nuit tombe sur la trachée qui ne sépare plus l’université du ghetto qu’elle rogne et ronge. Deux jeunes femmes dissertent avec animation : « And then he goes: “How to improvise?”. Improvise! When you barely know how to play a standard! » Que faut-il donc attendre pour pouvoir improviser, pour s’autoriser à varier les plaisirs ? Au Logan Arts Center (915 E. 60th St.), Escape Lane rencontre Ari Brown, aux saxophones ténor et soprano (en présence, dans l’assistance, des amis David Boykin, Joshua Abrams, Yosef Ben Israel, Stafford James, Mwata Bowden…). Brown lance les débats, jette les dés, compose avec le résultat, retire l’échelle des harmonies, jette son dévolu sur tel déroulement. Le quartette serre les rangs. Fournier sur son siège de pianiste papillonne. C’est encore lui qui repart au début du second morceau, à la demande du saxophoniste, qui veut du rythme, il y en aura pour tout le monde, jusqu’à ce qu’un solo de contrebasse à la renverse fasse mine de tituber pour narguer les hourras. Les yeah ! approbateurs fusent de la salle, et quelques Allright ! Le solo de Jeff Parker est en demi-teintes et en grains électriques. Ari Brown passe au soprano, froisse ses ailes, ses métaux. Le saxophoniste, désormais positionné entre le guitariste et le trompettiste, parce qu’il a compris que cette musique sourd et bourgeonne de toutes parts, enchaîne en propulsant un Marquis Hill éhonté. Une petite fille danse assise.

 

Mardi 4 novembre 2014

On circule, on monte et on descend dans l’ascenseur de la ville jusqu’au soir et au loft de Doug Fogelson (1821 W. Hubbard St.), son décor d’aquariums opaques et de panneaux de signalisation routière (on se souvient de Lane Open, de Rough Grooved Surface…). En présence de Lou Malozzi et de Michael Zerang, Escape Lane commence au ralenti, râpe la raréfaction, rapièce la minceur. Fournier fouette ses peaux avec ses serviettes. Florent résonne de toutes les manières et matières. Hill éclot, sur la pointe de la trompette, tout en élongations. Parker crépite et prend des solos écarlates, en opinant du chef, en grimaçant, en souriant. Chacun s’invite chez l’autre, d’une vie de quartier à l’autre, les croissances sont fluides, dans le mouvement même de la retenue ou de la rétention, des filtres les plus fins. Un seul ratage mécanique, accidentel, gâchera le bon plaisir de Florent qui longtemps s’en tiendra rigueur. Mais dans le loft, il y a un homme emballé qui termine la soirée en nous offrant un solo de beatbox et d’harmonica.

 

Mercredi 5 novembre 2014

Day off. Cartes divinatoires. Anciens peuples. Chez Joshua Abrams s’écoutent des disques de Paul Bley & Scorpio, de Marion Brown et d’Elliot Schwartz. Et même l’improbable « Layers » de Les McCan. Le rhum épicé haïtien prépare au solo de tuba de Per-Åke Holmlander, sous le dôme byzantin du Chicago Cultural Center, où l’ultime série « European Jazz meets Chicago » vient de commencer.

Jeudi 6 novembre 2014

En route, on écoute la bande originale d’Anatomy of a Murder d’Otto Preminger, orchestrée par Duke Ellington. À l’Experimental Sound Studio (5925 N. Ravenswood St.), une exposition salue le salubre souvenir de l’ingénieur du son Malachi Richster, qui s’est immolé en 2006 par dégoût de la marche du monde au moment de la seconde guerre en Irak. Et depuis ? La séance d’enregistrement d’Escape Lane privilégie la stratégie des passages et des partages, vases communicants et sables mouvants, comme pour célébrer la Samain encore. La science des flux, branchements et branchages. Cela sera su. Au départ d’ESS, en redescendant de skyscraper en skyscraper vers le centre-ville, on écoute The Seagulls of Kristiansund de Mal Waldron. Lors d’une masterclass au département Jazz & Contemporary Music Studies de la Roosevelt University (430 S. Michigan Ave), le quartette joue la croissance et la décroissance, l’espace que l’on prend, que l’on laisse. La solution est dans l’espacement. Ils invitent Miranda (celle de La Tempête de William Shakespeare ?) à chanter avec eux, lui font le meilleur sort. Dans la discussion qui s’ensuit, Jeff Parker avoue réagir à tout simultanément, comme s’il prenait plusieurs décisions à la fois. Il improvise, il réfléchit en termes de blocs, de volumes, d’architecture. Pour Fournier, c’est la nature et ses phénomènes qui servent de modèles. Pour Florent, c’est l’homme de la Renaissance, capable de tout ou de tant, celui d’avant la spécialisation. Pour Hill, c’est tout ce qui décapsule les mental boxes. Mais dans le radiocassette cassé de la voiture de Parker tourne en boucle depuis des lustres le même enregistrement de Kenny Dorham. À l’Umbrella Music Festival, au Chicago Cultural Center (78 E. Washington St.), Ari Brown est de retour dans Escape Lane, à la flûte d’abord, pour ouvrir en éventail son sens de la construction. Quelques tergiversations tout de même, les uns et les autres s’additionnent trop hâtivement. Bloc. Heureusement, Brown réveille un dragon, un vif du sujet apparaît et l’emporte. On célèbre la chose dans un bar de nuit équipé d’un jukebox dispensant les largesses de Charles Mingus, d’Ornette Coleman, de Cecil Taylor…

 

Vendredi 7 novembre 2014

Dernier concert, sans Marquis Hill parti remporter la Thelonious Monk International Jazz Competition, à la PianoForte Foundation (1335 S. Michigan Ave.), devant la communauté du South Side sur son 31. En trio d’abord, trio d’âpres sinuosités, de lenteurs craquelées, de temps tapis volant rythmique. Par trois fois, l’imperceptible règne en maître et révèle peu à peu ses cheminements, ses passages, entre Parker, Florent et Fournier. Puis c’est le sextette final avec Ari Brown, avec le pianiste Robert Irving III et la saxophoniste alto Laurence d’Estival Irving, pour le partage du pain des sons. Robert Irving III commence en suscitant les souffles de la salle, inspiration, expiration, halètements. Maître de la proposition courte, incisive, il provoque des rires complices quand il fourrage dans sa table d’harmonie, ainsi que Brown quand il grommelle dans son saxophone. Ici, pour ce public, les “techniques étendues” ne prêtent ni à l’effarouchement, ni à l’affectation, mais à rire. Et pour le duo des saxophonistes face à face, généreusement guidés par la rythmique, Ari Brown met galamment en valeur Laurence d’Estival Irving qui ne le quitte pas d’une semelle de vent. Génies de l’air. Génie d’un public fervent ouvert à tout, prêt à encenser Florent et la contrebasse de Malachi Favors Maghostut qu’Harrison Bankhead est venu récupérer. Holy Ghost. Ari Brown transcende tout d’ailleurs avec son soprano de derviche pour un tournoiement d’extatiques tourmentes. Tout est donc volupté, cela se vérifie.

 

Samedi 8 novembre 2014

On dîne encore avec Avreeayl Ra et Michael Zerang, les esprits frappeurs du premier soir, pour préparer les prochains voyages. On va écouter l’octette du contrebassiste Jason Roebke à Constellation (3111 N. Western Ave.), ne jamais battre en retraite.

 

Alexandre Pierrepont