L’auteur s’embarque avec les aventuriers. Leurs entreprises.

À travers la France, 4 au 10 avril 2015

 

Samedi 4 avril 2015, Paris

Ici présents. À peine arrivé à Paris, à l’étage, dans la résineuse salle à manger du Temps des Cerises, au bord du Marais, sous le regard de quelques coureurs cyclistes de l’ancien temps, Avreeayl Ra évoque ses sessions en studio pour le label Chess, son temps passé à La Nouvelle-Orléans avec Professor Longhair, une confidence en entraînant une autre… On dîne en compagnie de Julien Desprez, avec qui le batteur a joué en avril 2014 à Chicago, avec lequel il rejouera le lendemain, ainsi qu’avec Jean-Brice Godet et Paul Wacrenier, ici présents. Quant à Aymeric Avice et Avreeayl Ra, ils se sont rencontrés en novembre 2013 à Chicago, au sein d’un quintette [The Bridge #2] voué à l’exploration des rapports imaginables entre “jazz”, improvisation et musique de “transe”. L’un jeune trompettiste de tempérament, s’autorisant toutes les expériences et tous les débordements ; l’autre batteur et percussionniste surinvesti et vétéran de la scène de Chicago, de ses histoires, ses légendes, ses utopies musicales, celles de Sun Ra ou de l’AACM. L’idée leur est venue de poursuivre leur association en France, sous la forme d’un infracassable duo, un moderne Drum & Bugle Corps, et d’ouvrir leurs échanges aux improvisateurs sur leur passage ou leur traînée de poudre. Comme pour illuminer la croisée des chemins et des affinités électives. C’est la première « Passerelle », parallèle aux ponts jetés, grâce à une kyrielle de camarades et de compagnons (une fraternité, une Internationale) : des collectifs comme Coax, Muzzix, Capsul Collectif et le GRIM, des individus comme Jean-Luc Cappozzo, Denis Fournier, Samuel Silvant…

 

Dimanche 5 avril 2015, Paris

Dimanche de Pâques. Ce soir-là, dans la caverne de La Java, il est prévu que le duo fleurisse en quartette avec le renfort de Julien Desprez à la guitare et de Joachim Florent à la contrebasse (avec qui le batteur a joué en novembre 2014 à Chicago), pour Coax, puis qu’il invite Rasul Siddik à la trompette (avec lequel le batteur se produisait du temps que Siddik vivait dans l’Illinois, dans les années 1970). Le duo tilte immédiatement, commence par les rebondissements, sursauts et contrecoups, par les actions d’éclat. Leur vitesse est acquise. Leur dynamisme rafle toutes les mises mélodiques et rythmiques. À quatre, et alors qu’Avice bifide scinde son souffle sur sa trompette et son bugle simultanément, ça pulvérise et ça poudroie, dans un halo électrique. Les cordes s’interjettent. On constate des effractions, des incises de sons comme des serrures forcées, qui posent la question de l’assise – le batteur n’ayant d’autre intention que celle de l’emprise, et que celle du lâcher prise. Il y a eu obstruction, et la musique revient souterrainement, par des chemins détournés, ressurgit. Il faut que Rasul Siddik s’assoit devant la scène pour que ça baisse d’un ton et que se discerne une construction, comme une bâtisse, comme dans le brouillard. Plus tard s’ajoutent encore, les uns après les autres, Sylvaine Hélary à la flûte, Jean-Brice Godet à la clarinette basse, Paul Wacrenier au piano, Stéphane Payen au saxophone alto (avec lequel le batteur a joué en avril 2013 à Chicago). Ici présents. Des objets sonores non identifiés apparaissent entre les instruments, dans les instruments. Des sillons se creusent et se plissent, des ressorts se détendent, tentaculaires. C’est la campagne et le Golfe du Mexique à La Java, un dimanche de Pâques. Les plus bruyants s’écartent devant la clairière que forment la flûte, le piano et la contrebasse, au centre de laquelle bondit finalement le faune de la batterie réclamant l’ivresse, l’intense ivresse. Ra et Siddik parlent en langues, Hélary dans sa flûte. Tout le monde se rapproche.

 

Lundi 6 avril 2015, Lille

Sur la route du Nord, vers Montdidier, Avreeayl Ra s’interroge sur les plans de construction des villes européennes et leur influence sur les modes de vie, sur la musique notamment : comment une pensée circulaire peut-elle s’insinuer dans une pensée linéaire ? Pour y réfléchir, à la pause, les deux musiciens s’assoient par terre, entre deux voitures, sur le parking d’une aire d’autoroute, et partagent le calumet de la paix. Quelques heures passent. Dans l’ancienne Malterie au plafond bas enguirlandé qui sert dorénavant de repaire aux musiciens de Muzzix et à leurs alliés, le duo privilégie la piste de l’affleurement. Le vrombissement des cuivres dans les micros et les chuintements des balais et des bâtons sur les peaux et les métaux s’amplifient peu à peu, au fur et à mesure qu’Avice active ses pédales et que Ra allume des mèches sous sa batterie. Entre les murs de briques et d’imbrications, les fauves sont lâchés. Quand arrive l’heure du quartette avec Julien Favreuille aux saxophones ténor et soprano et Peter Orins à la batterie, tout est descellé. Les présentations sont vite faites, c’est l’empoigne, l’embrasée. On prend mille aises. On a tous les droits. Tordre et détordre ensemble, laminer, champlever (ce à quoi s’emploie Orins impeccablement). Chaque nouvelle strate est un starting-block. Les deux batteries sont en creux et en plein, s’enclenchent, se tiennent. Les deux souffleurs piaillent et bronchent. Cette forge flamboie. Repos. Et rixe de passants dans les rues noires de Lille.

 

Mardi 7 avril 2015, Tours & Luzillé

En vue de Tours, on apprend le suicide du sénateur socialiste du cru, tandis que sur les quais de la Loire, les habitués boivent leur apéritif en terrasse à l’heure où les habitués boivent leur apéritif en terrasse. Comme les musiciens, ils ont cette « étonnante habitude de naître souvent » dont parle Eduardo Galeano, qui mourra la semaine suivante… Voilà tout, à l’intérieur du café-bar associatif Les Collettes, cogéré par des membres du Capsule Collectif : l’éternel recommencement. Tout s’ouvre à l’intérieur. Avice et Ra se joignent à Jean Aussanaire au saxophone soprano, Maxime Bobo au saxophone alto et Jean-Jacques Goichon à la contrebasse pour entrer au vol dans le vif, s’approcher de l’insaisissable qui n’est pas un objet ou un objectif mais l’infini de l’entente. Par la vitrine Avreeayl Ra regarde la circulation tout en criblant sa charleston. Passe le bus 17 (destination : « Santé Alliance »). Un habitué vient s’installer devant la grosse caisse. C’est tout à fait normal, c’est la vie quotidienne. L’alto, la basse et la batterie donnent une leçon en acharnement. Aussanaire préfère friper. Lorsqu’Avice revient avec, dans la besace de sa trompette, le gibier d’une ligne claire d’orientation, moulée et démoulée, tout rouvre à l’intérieur, tout est accueillant. Comme sur la colline derrière la maison de Jean-Luc Cappozzo à Luzillé, au couchant, alors que décampent trois chevreuils. Bienvenue dans la « Cappozzone ». Ici présent (en dehors du maître des lieux et de sa très chère dame) : Daunik Lazro. Le quartette du soir s’installe atour du poêle éteint, près du gramophone, face aux amis qui sont venus nombreux. On a laissé la porte ouverte, comme la musique, au cas où. La musique qui claque comme un drap pendu au mât de cocagne de la batterie. Lazro vocifère au baryton, puis se rétracte, décisif décidément jusque dans ses incertitudes. On ne se laisse jamais seul trop longtemps, les deux trompettistes couvrent l’assemblée de sons et de soins, le batteur exulte et desserre le col de quelques continuités. Au second set, Jean Aussanaire réapparaît, accompagné de Géraldine Keller au chant, pour un chandelier à sept branches de cris et de crissements. Tard dans la nuit, après le banquet et le Bas-Armagnac, Jean-Luc Cappozzo dévoile une trompette ou une corne d’abondance, exactement le même modèle que celle de Louis Armstrong, qu’il vient de se procurer. Il se risque à en jouer merveilleusement pendant qu’Avreeayl Ra entame une danse de feu follet.

 

Mercredi 8 avril 2015, Marseille

À l’aurore, notre véhicule passe de peu sur le pont le plus étroit du pays, avant de suivre la route des volcans, des châteaux et des centrales (à ce détail près, on se croirait dans un roman chevaleresque), jusqu’à l’hacienda de Montevideo, fief d’un ancien marchand de tapis et encore scène musicale à Marseille – le GRIM qui l’occupe déménageant très bientôt. La fin d’après-midi est turquoise. Ce soir, Aymeric Avice et Avreeayl Ra s’acoquinent avec Lionel Garcin aux saxophones, Jean-Marc Montera à la guitare et Bernard Santacruz à la contrebasse (que le batteur a plusieurs fois croisé à Chicago). À deux brièvement, grondant et bourdonnant, ils prodiguent essaims et orages, déflagrations et échos, ils donnent l’alerte pour ouvrir les vifs débats. Aussitôt fait, et à toute volée les trois autres s’engouffrent dans l’enceinte sacrée du jeu, du grand jeu. L’improvisation totale comme mouvement d’occupation, où il s’agirait de juguler l’accumulation. Le premier solo identifiable, celui du saxophone ténor, butte contre la guitare et la batterie. Embardées. Mais Garcin parvient toujours à s’échapper, à prendre le large, à donner le large, on dirait qu’il lape le lyrisme tel un fauve, qu’il plonge et qu’il jaillit tel un oiseau de mer. Quant à Avice, il plane avec Santacruz, très loin de la mêlée. Se ravisant, le trompettiste et le contrebassiste se rabattent et passent en force. Il y a de l’électricité dans l’air, des rythmes ténébreux auxquels Montera accroche des nappes et des breloques de bruits, une torpeur, et l’exténuation. La nuit est turquoise.

 

Jeudi 9 avril 2015, Montpellier

On se réveille dans l’Espace Montevideo comme le sultan Shahryar dans son palais encore murmurant, comme Perceval le Gallois dans son château inoubliablement désert, comme le capitaine des Gardes wallonnes Alphonse Van Worden parmi les trop certaines apparitions de la Sierra Morena… Que faire d’autre que s’éterniser dans la cour de ce presque phalanstère, d’autant que le matin est turquoise ? Dehors patrouillent des militaires, ce qu’on s’habitue à appeler l’« État d’urgence », et ce ne sont malheureusement pas des apparitions. En arrangeant les choses au mieux, on pourrait croire que des troupes de montagne ont reçu pour mission de protéger l’atelier de dorure devant lequel elles stationnent, pendant que le syndicat FO manifeste contre la réforme des rythmes scolaires. Comme eux, il faut briser le charme, reprendre la route… À Montpellier, ce n’est plus une ancienne malterie ou un ancien marchand de tapis, ce sont d’anciennes écuries qui donnent son cadre au Black Sheep. Et c’est peut-être Yggdrasil sur le t-shirt de l’ingénieur du son. D’ailleurs, le public doit tourner autour d’un pilier d’un autre temps et d’un diamètre impressionnant. Dans cette cave tout ce qu’il y a de plus conspiratrice, lourde d’effluves, le bonheur bourdonne encore et la déesse-allégresse refait signe. Avice et Ra y reçoivent le saxophoniste David Caulet et le batteur Denis Fournier. Les deux généreux générateurs de rythmes, les deux hommes-boucs, se mettent immédiatement à construire une immense balançoire, une catapulte aussi, car ils s’y entendent, du balancement au basculement, avec tact, affectueusement. C’est en jonglant qu’on édifie. Devant eux, trompettes et saxophones sont comme des lueurs, parfois des torches. Quand la chanteuse Pascale Labbé se joint à eux, à la toute fin, c’est donc pour coudre ses vocalises dans la doublure de rythmes receveurs. Une cérémonie est terminée.

 

Vendredi 10 avril 2015, Nîmes

À table, comme au premier jour, Avreeyal Ra nous raconte des histoires : la série d’entretiens qu’il mena avec Sun Ra et qu’il perdit avec le reste de ses affaires entreposées dans un garde-meubles peu fiable, le groupe à trois batteurs qu’il codirigea avec Wilbur Campbell et Steve McCall, occasionnellement Rashied Ali… En visite chez Denis Fournier, il fait tourner sa roue de bâtons de pluie, lui qui fabrique ses propres flûtes. Les batteurs sont des inventeurs. Direction Nîmes et ses arènes où l’on parvient à pénétrer après la fermeture, au culot, sous couvert d’y effectuer des repérages pour un film. Sur les gradins dépeuplés, sans mot dire, Aymeric Avice se saisit de sa trompette, Avreeayl Ra de sa mbira. Ils médusent. « And all the time, I was thinking of the lions, man… nous dit Ra sur le chemin du retour, It’s cold-blood, man! ». Heureusement, Place de la Placette, ça ne s’invente pas, le Subito programme d’autres jeux circulaires, d’autres modes de sociabilités (jusque dans les toilettes où Avreeayl Ra retient subrepticement les organisateurs pour régler les comptes façon gangster). Le dernier duo est diluvien, et de dilution. Le trompettiste taille des flèches filandreuses de souffles, le batteur fait des fagots filandreux de rythmes, tout s’effiloche, leurs instruments, la salle, la place, la ville, le pays, les escargots du marais, Fausto Coppi et Fontella Bass…. Il reste très peu de temps. Apparaissent leurs ultimes invités : Philippe Lemoine au saxophone ténor (avec qui Avreeayl Ra a joué en novembre 2014 à Chicago), Guillaume Séguron à la contrebasse et Samuel Silvant à la batterie (avec qui Avreeayl Ra a joué en avril 2014 à Chicago). Malgré l’urgence, l’état d’urgence, ils vont donner les noms d’oiseaux des sons avec une prudence de guetteurs, se lançant, s’interrompant, reprenant, formulant. Tendant l’oreille, Ra a d’abord choyé ses cymbales. À présent, il leur flanque des claques, il dégaine sa batterie, il prépare, il ménage un second retour au calme, plus loin, plus sûr, lui à la flûte, Silvant au tambour sur cadre, d’autres aux voltes de vents. C’est de là et de là seulement qu’on pourra procéder au groove le plus affirmatif qui soit, en fin de parcours, sempiternellement. La musique de transe est enfin trouvée, celle de l’Empereur Jaune d’après Maître Tchouang : « Puis j’ai aboli toute inertie, j’ai laissé aller les rythmes. Il y eut comme un surgissement primitif, une polyphonie sans forme, un déploiement continu sortant d’une obscurité silencieuse. Cela se mouvait dans l’illimité tout en se maintenant dans un abîme ombreux. On eût dit la mort, on eût dit la vie. Cela semblait devenir fruit, puis finir en fleur – allant, coulant, s’épandant, se déplaçant en dehors de toute norme. » Ce soir, après la tablée, on dormira dans des chambres d’enfants. C’est l’éternel recommencement.

Alexandre Pierrepont