Lundi 14 octobre 2013, Paris

« Pourquoi avez-vous l’air si heureux quand vous jouez ? » demandent les lycéens, qui ne croient pas si bien dire ou savoir, aux musiciens. Et puis aussi, « Comment faites-vous quand tout ne se passe pas comme vous le souhaiteriez ? ». Sans doute que dans l’improvisation, dans l’action, la musique exauce des vœux que l’on ignorait avoir formulés. Ce qui n’est pas souhaitable, c’est d’empêcher les choses de se passer, de se former, par elles-mêmes, quitte à les déformer un peu, à les précipiter un peu, à provoquer la chance – comme cet après-midi-là dans les souterrains alluviaux de La Java, face à plus d’une centaine d’élèves de trois lycées différents. Face à eux, Douglas R. Ewart, Jean-Luc Cappozzo, Joëlle Léandre, Bernard Santacruz et Michael Zerang vantent les mérites du ratage, des revers, ce qui en contrariant révèle. Accepter d’improviser suppose de vivre et de laisser vivre, laisser vivre l’autre avec ses manières qui étrangement semblent devoir vous concerner, l’autre et sa marge d’erreurs qui n’en sont jamais vraiment, sa marge d’erreurs et d’errances, sa marge de manœuvre toujours à négocier. Quand on improvise, donc, on joue sur les brisées de l’autre, on s’y récupère. Les danseuses et danseurs du lycée Georges Brassens ne s’y trompent guère, qui finissent par se livrer à corps perdu. Ils ont alors l’air heureux. Le soir venu, au centre parisien de l’Université de Chicago, devant les amis Avice, Delbecq, Desprez, Duboc, Fournier, Hoang et Kassap, les cinq musiciens ont décidé de jouer à la marelle, de se montrer patients : plusieurs duos et trios presque sages débouchent sur un premier quintette, le laissent entendre, et vivre bientôt. Ensuite, pendant la causerie, on cause de cuisine en Jamaïque, et des vertus de l’attention asymétrique. Avoir l’oreille à tout.


Mardi 15 octobre 2013, Dijon

Le temps passa. Départ dans l’affection et le bruit neufs : Rimbaud est avec nous. Droit sur Dijon dans le bus de tournée, dans notre Nautilus. Feintes fortifications de l’Hôtel Le Jura avec son bar façon chalet. Ewart et Léandre rapportent la même anecdote : l’un et l’autre, séparément, ont eu l’occasion d’improviser un concert entier avec le subterfuge d’un pupitre devant eux, chargé de fausses partitions (peut-être un manuscrit d’astronomie, ou de botanique) qu’ils faisaient mine de consulter. Immanquablement, on vint les voir après le concert, avec des commentaires laudateurs sur la complexité de la « composition » qu’ils venaient d’exécuter. Au Théâtre des Feuillants, la première incarnation du quintette n’en a pas fini de jouer avec le feu d’une hésitation fertile comme un charme, la musique se glisse entre l’écaille et l’entaille. On détrompe l’intensité possible. Santacruz guette et s’encoquille. Cappozzo mime même son solo. Roseaux pensants, rouleaux de soie, folles fumées sans feu. Les portes ne ferment pas. Un grand calme bombé se fait et soudainement la scène est une clairière. Ewart prend la parole, invoque les forces de la nature, les esprits. Le lendemain, il n’entend pas le réveil.


Mercredi 16 octobre 2013, Toulouse

Le temps passa. Route interminable. Une buvette branlante dans la boue d’un champ qui aurait pu être un cratère, au bord de laquelle un camion Bridgestone affiche « Your Journey, Our Passion », pour tromper la monotonie, fait l’effet d’un monstre. À peine est-on arrivé à la Fabrique Culturelle que ça joue, l’ébruitement reprend. Le quintette s’ébruite, il s’écoule : il est train de se former. Passations de relais qui tournent court, de pouvoirs que chacun refuse. Léandre exhorte inlassablement à ce que chacun farde ses distances. Zerang espace tant qu’il distend. Cappozzo ne mime plus mais trafique sa sourdine qui grince et qui couine. La musique sortant du silence est un cabinet de curiosités. Les amis Sourisseau et Wodrascka sont là, et même Famoudou Don Moye.


Jeudi 17 octobre 2013, Toulouse

Le temps passa. Lors du colloque « Rencontres du jazz et de la musique contemporaine », organisé par Jean-Michel Court et Ludovic Florin à l’Université Toulouse II – Le Mirail, Ewart et Léandre attaquent de front les hiérarchies esthétiques, les hiérarchies du savoir repliées dans les hiérarchies du pouvoir, la dangereuse manie de la compartimentation qu’irrite la toute allure des musiciens qui se sont frottés au « jazz ». Pendant que Zerang défragmente. Une heure durant, lors d’une masterclass avec une quinzaine d’élèves de la classe de Christine Wodrascka, sous le regard de cinquante autres, le percussionniste leur impose sans prévenir de se réincorporer. Exercices de respiration, d’étirement, de positionnement dans l’espace. Debout, les yeux fermés, les apprentis doivent émettre des sons et doivent se les passer (faire circuler l’information en utilisant d’autres canaux), puis se diriger à leur écoute. S’orienter (s’approcher, se frôler, se heurter, s’éloigner). Se faire sonars. Reformer le cercle à l’oreille. L’oreille à tout. Et seulement alors jouer une autre heure. Rien n’est dit sur ce qu’il faut jouer : l’acte musical est le prolongement naturel de la connaissance réalisée de l’espace et des espaces. Dans la soirée à la « porte de la fontaine », en vérité le sous-sol très conspirateur de la pizzéria Belfort, grâce à Heddy Boubaker, Zerang croise la route du trompettiste Sébastien Cirotteau et du saxophoniste Florian Nastorg. Ewart retrouve Moye. Frasques. Fresques.


Vendredi 18 octobre 2013, on the road

Le temps passa. Léandre est restée en arrière. En vue de Bordeaux, cité interdite, nous sommes refoulés aux portes du château du chevalier noir et devons nous replier vers les anciens docks, les anciens hangars, les quais aménagés de la Garonne et son eau chocolatée. Dans le bus, on revoit Blow Up de Michelangelo Antonioni qui nous rappelle que n’est vrai que ce qui est à croire. Du côté de Brest, les scènes et combats de rue nocturnes sont comme des nénuphars.


Samedi 19 octobre 2013, Brest

Le temps passa. De bon matin à Passerelle, centre ou serre d’art contemporain, ancienne mûrisserie. Les plantes et les fruits d’hier continuent de mûrir dans les sons d’aujourd’hui, ceux de Ken Vandermark et de Christophe Rocher (un autre de Chicago et un autre de Brest) qui s’interrogent au saxophone et à la clarinette sur la fermeté et la malléabilité. Ralliement au Vauban, hôtel, bar, salle de concert, centre ou serre de vie contemporaine. Le quintette quant à lui questionne l’usage de la force à laquelle ce soir il s’autorise. On a témoigné de suffisamment de marques de respect jusque-là (Léandre a suffisamment fulminé pour que le groupe ne joue pas groupé, ni à la traîne du plus vigoureux, pour que les cinq parties prenantes soient partout sensibles), on peut désormais tenter, en toute confiance, le passage en force. Alors, sans qu’il en ait été décidé ainsi, on se lâche. Au double sens de débrayer (ça pulse, ça expulse, ça rue dans les brancards) et d’embrayer (ça impacte, ça mobilise tous les moyens du bord). Chacun est prêt à décaniller à n’importe quel moment, dans l’assurance de pouvoir retrouver les autres n’importe où. Et la délicatesse en toute fin n’est plus paradoxale. Elle ne consacre rien, elle a été obtenue, comme un mot de passe.


Dimanche 20 octobre 2013, Brest

Le temps passa. Alors que, du côté du Conservatoire, chacun vaque à ses occupations – Zerang en duo d’oiseau avec la chanteuse Zalie Bellacicco ; Léandre avec l’ensemble Sillages pour parachever un programme autour de John Cage ; Cappozzo avec la Marmite à sons qui acoquine musiciens et non-musiciens (une mince gamine n’hésitera pas à provoquer le mastodonte en duel de trompettes) ; Ewart avec les élèves du trompettiste Philippe Champion et du saxophoniste Kristian Sarrau, dans l’espoir de leur faire lâcher quelque partition de Count Basie pour dévaler les pentes escarpées de Red Hills, composition à hauts risques, à masses en mouvement – Santacruz et Frédéric Bargeon-Briet prennent leurs contrebasses sous le bras pour aller se pendre aux lèvres de la splendeur dans les ruines de l’abbaye de Saint-Mathieu de Fine Terre, à la pointe Saint-Mathieu. Ensemble, pour quelques instants pendulaires, là où grommelaient les moines, ils magnifient. À la nuit tombée au Vauban, la journée s’achève en banquet avec tout le beau monde, les musiciens, les élèves du conservatoire, les bénévoles de l’Atlantique Jazz Festival, à danser sur des disques Stax en lampant les alcools forts de Raymond, et à faire la vaisselle dudit banquet malgré les batailles d’eau dans la cuisine.


Lundi 21 octobre 2013, Brest

Le temps passa. Première des sessions imaginées par Frédéric Bargeon-Briet, cette fois-ci en après-midi dans un cube du Quartz, avec les musiciens de la formation du Bridge et quelques musiciens (Briet et Rocher, Céline Rivoal à l’accordéon, Nicolas Pointard à la batterie, Vincent Raude à l’électronique) et danseurs (Alban de la Blanchardière, Gaël Sesboué et Stéphanie Siou) du cru. La collaboration entre musiciens et danseurs se noue à la naissance commune des gestes qui produisent les premières vibrations ou les premiers mouvements. Appréhender les apparitions, leur articulation et leur désarticulation. Ensuite, ce qui se passe appartient au vent. Peut-être les danseurs obligent-ils les musiciens à une certaine lenteur. Peut-être les musiciens tendent-ils aux danseurs quelques perches de sons. Peut-être.


Mardi 22 octobre 2013, Nantes

Le temps passa. Pôle étudiant de l’Université de Nantes, bâtiments sur bâtiments, où ça grouille de vies en devenir, la bonne fortune d’un campus. Le trio batailleur d’Ewart, Santacruz et Zerang travaille sur la focalisation. En deux temps, trois mouvements – capter l’attention, exacerber l’attente en faisant croire aux divergences, drainer et brusquer l’écoute (Ewart piétinant sauvagement sa sonnette d’hôtel), puis lever la pâte des rythmes. Converger. Miroir courbe.


Mercredi 23 octobre 2013, Nantes

Le temps passa. Journée remplie d’huîtres, d’éléphants, d’animaux mécaniques, de bourrasques et d’arcs-en-ciel. Soirée au Pannonica où le quintette, hirsute, se passe le peigne de l’harmonie. Quel passage en force peut-il encore bien y avoir quand on sait qu’il n’y a plus rien à forcer ? Quand l’un se retire, puis revient, qui d’autre se détache ? Qu’est-ce que qui se retourne dans la situation ? Pourquoi se reprendre ? Il n’y a pas d’autre solution, souvent, que de recourir à l’orbe du bruit, que de lire dans la boule de cristal des bruits. Un enfant me glisse alors à l’oreille : « C’est l’hiver, une maison abandonnée, on regarde à l’intérieur par une fenêtre, mais ce sont les fantômes qui sortent. » Lui aussi a l’oreille à tout.


Jeudi 24 octobre 2013, Poitiers

Le temps passa. Au Carré Bleu dans l’après-midi, Ewart, Cappozzo et Santacruz reconstituent un cercle avec une quinzaine de « dumistes » du Centre de Formation des Musiciens Intervenants de l’Université de Poitiers. Ils infiltrent l’improvisation collective et la redirigent si nécessaire, pour aider les événements musicaux à trouver leur lieu et leur formule (et ramener les techniques étendues à une plus grande raison). Aux vrombissements introductifs succède un cortège de froissements. Un accordéon de voix, une volière de voix, un relief d’éclats de voix derrière lequel se cachent de timides instruments. Discussion. S’il ne faut pas chercher à tout dire, tout de suite, et savoir aussi se tenir à l’écart, voire se taire, toute présence quand elle devient présence doit être sensible. On peut esquiver, s’arc-bouter, tonifier, insuffler ou interrompre, du moment que c’est dit et assumé. Et n’ayons pas peur non plus de l’harmonie. Ewart entonne à tue-tête une chanson sud-africaine, en appels et réponses. Carré Bleu toujours, une brume s’est formée et le quintette en concert existe d’abord par transparence. La musique transpire. Très logiquement, il y a de la clarté dans la confusion, et de la confusion dans la clarté. Air de rien de la flûte, tandis que la trompette mousquetonne ; froncements des contrebasses qui craquent comme des cordages ou des branches ; balançoire des rythmes. C’est l’heure où les voix réapparaissent, où un cor anglais, une contrebasse et un dumbek manigancent. Décomptes et vertiges.  


Vendredi 25 octobre 2013, Tours 

Le temps passa. Cappozzo déjà loin, en éclaireur, on passe une heure derrière la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute A10, après que l’embrayage a lâché. Partie après partie du jeu des cochons. Dépanneuse avec un dépanneur terrifiant. Changement de véhicule sous la pluie battante. Deux d’entre nous restent sur la touche et ratent un tournoi de baby-foot homérique, à Luzillé, remporté haut la main par Cappozzo rattrapé et Santacruz impérial. Ces gens sont incroyables, ils n’arrêtent pas de prendre du plaisir. Au Petit faucheux également, malgré les drones, pour un concert de rainures et de tracées (Ewart piaffeur prend un solo en bobsleigh), qui s’ajoutant les unes aux autres donnent la consistance. L’industrie du quintette ce soir est métallurgique. Épaississements.


Samedi 26 octobre 2013, Avignon

Le temps passa. À l’intérieur des remparts d’Avignon, un été attardé cerne de craie rose la silhouette du ciel. Rapport cousu de fil d’Ariane entre ce que l’on prendrait pour des « archaïsmes » (les flûtes, les conques, les chants et les râles) et ce que l’on prendrait pour des « modernismes » (aucune base ou sommet définis, valeur relative de tout). Le quintette pour son dernier moment à l’AJMI en revient à des formes ambulantes, presque gazeuses, et exulte. On le sait à présent, c’est une musique totale qui ne se refuse rien, un verger.


Dimanche 27 octobre 2013, Avignon

Le temps passa. Ultime session en matinée à l’AJMI et à l’initiative de Santacruz. On finit par la déformation de la formation : Léandre et les saxophonistes Lionel Garcin et Philippe Lemoine se servent du signe moins comme trait d’union ; Léandre, Ewart et le batteur Denis Fournier font rissoler les caresses ; Ewart et un jeune batteur de 10 ans font tout en légèreté ; Zerang vadrouille avec le guitariste Pascal Charrier et le saxophoniste Jean-Baptiste Berger. Santacruz observe sans rien dire. C’est fini, le temps a passé, on sait à présent que les cinq parties prenantes ne se quitteront plus.

Alexandre Pierrepont