L’auteur s’embarque avec les aventuriers. Leurs entreprises.

À travers la France, 4 au 17 octobre 2014

Samedi 4 octobre 2014, Toulouse

Tôt le matin toutes les impasses de Paris délivrent des musiciens, d’éternels Peace Warriors, qui ont creusé des tunnels pendant la nuit. Fred Lonberg-Holm, arrivé la veille, se tient en planque de l’autre côté de la rue en pente ; Ève Risser et Sylvaine Hélary se faufilent dans le van aménagé. Vite on file. On nous prévient que (Léonard de ?) VINCI a “réinventé la pause” sur les aires de repos ou d’autoroute. Il y a l’Aire du Héron Cendré, l’Aire des Champ d’Amour, l’Aire des Avionneurs… c’est fou comme les noms résistent aux appellations et appellent d’autres réalités. Est-ce pour éviter que ces autres réalités envahissent tout que, en ville, les noms de rues sont de moins en moins imagés ? En route, on écoute différentes musiques soufies en méditant occasionnellement sur ces paroles : « Mevlânâ Jalâl al-Dîn al-Rumî dit un jour : « La musique est le grincement de la porte du paradis. » Un bigot objecta : « Je n’aime pas le son des portes qui grincent. » Le saint répondit : « J’entends le son des portes qui s’ouvrent, toi tu entends le son de celles qui se ferment. » Deux pétanqueurs sévissent sur le parking du Théâtre du Pavé, à Toulouse, où Mike Reed en provenance de Houston nous a précédés. Au-dessus de la scène pend un cintre, sans qu’on sache pourquoi ou qu’on ose demander. Premier concert à brûle-pourpoint pour habiter l’espace. Puisque les manœuvres d’approche sont inévitables, Reed les évite, brûle les étapes, ébruite une musique. Il ne garde pas un rythme constant mais une constante activité sur l’établi de sa batterie, une tension contenue, tandis que Lonberg-Holm s’insinue. Deux femmes multiplient les flûtes et tout gagne déjà en puissance. Les souffles se frôlent et se froissent, jusqu’à l’éclat nocturne de la voix d’Hélary. On teste quelques dérèglements, à exploiter plus tard. Avant de tout recommencer à zéro, on commence à l’infini. Les lapins sont sortis de leurs terriers, les murènes de leurs failles. Whiskey. Un festin nous attend avec les amis en liesse d’un Pavé dans le Jazz. Rendez-vous est pris pour un tournoi de tennis de table.

Dimanche 5 octobre 2014, Église Notre-Dame de Lugagnac à Saint-Eutrope-de-Born

No guru, no method, no teacher berce Van Morrison dans le van aménagé en caverne d’Ali Baba frayant parmi les vignes et les vergers du Lot-et-Garonne. Cocktail d’ingénuité, de mutisme, d’imagination, d’alacrité, d’efficience et de radicalisme, de raison et de passion, le quartette a déjà son tempérament. Grâce à Mathieu Sourisseau, qui était du dernier voyage à Chicago, qui a joué au Whistler avec Fred Lonberg-Holm et que Mike Reed a programmé au Constellation, on s’installe pour deux jours dans l’église déserte et désacralisée de Lugagnac, au sommet léger d’une colline frangée de champs. Les historiens se souviennent qu’une voie romaine passait près de cet édifice, bâti et rebâti entre le XIIème et le XVIIème siècles ; les géographes y voient toujours une ligne de crête. Non loin de là veillent des résurgences, des chênes séculaires, des dolmens et des phosphatières… On balaye des milliers de mouches mortes dans la lumière filtrée par les vitraux bleu et orange d’Olivier Debré, en se demandant si un ampli Deluxe ne remplace pas avantageusement un autel de chapelle. Reed recense les ustensiles dont Risser se sert pour préparer son instrument. Il a d’ailleurs fallu tranquilliser le loueur du piano blanc crème comme la pierre des murs, qui nous a si joliment écrit après avoir visionné quelques vidéos d’Ève : « Jouer comme ça, c’est un non-respect total du piano, ça abime un piano… Ce n’est pas de la musique, c’est de la démence ! D’ailleurs, si elle joue comme ça pendant le concert, le prêtre de l’église sera obligé de faire un exorcisme après, car ce bruit est diabolique ! ». Ne serait-ce pas plutôt lui qui aurait jeté un sort, car la pianiste s’affaiblit à vue d’œil ? Pourtant les musiciens ont préparé des compositions, des cadeaux, qu’ils sont venus ouvrir. Pour expliquer le mode de fonctionnement de Bridge after Bridge, Sylvaine Hélary retrouve presque la tirade de Miles Davis (« Ne jouez pas ce qui est là ; jouez ce qui n’est pas là ») : « Jouez les accords que je n’ai pas écrits ». Lonberg-Holm propose quant à lui un jeu de rôles : le quartette se répartira entre un musicien soliste détaché des autres, un musicien se chargeant de maintenir une pulsation, quelle qu’elle soit, et deux musiciens accompagnant à leur guise. Tour à tour, après un laps de temps laissé à la discrétion de chacun mais qui réclame une attention de tous les instants, les deux premiers doivent désigner un successeur parmi les trois autres et permuter, prendre sa place, occuper sa fonction. Entre chien et loup on se replie dans l’un des corps de bâtiment du domaine qu’occupe la smala Sourisseau. Avec les enfants, on révise les leçons de mathématiques, on lit l’atlas des monstres marins, on échoue au concours du cri le plus aigu… Grande tablée, soupe au pistou. Whiskey. Dans la nuit noire, en direction d’Eymet, des biches noires traversent encore la route noire.

Lundi 6 octobre 2014, Église Notre-Dame de Lugagnac à Saint-Eutrope-de-Born

Passages (de plus en plus évanescents pour Ève de plus en plus emmitouflée) dans les écoles primaires des communes de Born et de Montaut, et performances dans les cours de récréation, près des granges d’il y a mille ans bientôt. Quand ils ne veulent pas savoir leur âge à tout prix, les enfants disent que les musiciens assis face à eux bougent dans la musique, qu’ils ne tiennent pas en place, qu’ils font le vent et la pluie et le beau temps. On ne repart pas sans envisager de s’établir dans le village, on repère la maison magnifique où l’on ouvrira bientôt un Centre de recherches en physique de l’environnement musical et planétaire. Retour à l’église désacralisée pour un concert qui se veut une répétition publique du répertoire-paravent mis au point la veille. Or la musique s’échappe, saute comme une sauterelle (ou comme les grenouilles qui, à l’extérieur, escaladent les murs de l’église), se redépose plus loin, toujours plus loin. Quelque chose s’échappe et s’écoule qui n’est pas le temps. Les compositions, aussi ouvertes soient-elles, gêneraient plutôt les présentations qui sont en train de se faire. On dirait qu’on ne sortirait plus de la confiance qui se déploie comme un éventail de possibilités. Il n’est pas impossible que l’on puisse définir les musiques qui se construisent par l’improvisation comme des musiques qui ne cachent pas ce qu’il se passe pendant que la rencontre a lieu. Mieux encore : qui veulent faire durer le moment de cette rencontre. Hélary parle dans sa flûte, mais Risser, Lonberg-Holm et Reed parlent aussi dans le portevoix de leurs instruments respectifs. Pourparlers. Au rappel, Reed donne soudainement les signes d’une extrême fatigue. Une douleur aigüe au bras l’oblige à se retirer de la circulation musicale. Comme nous sommes loin de tout et près de tout, on se fie au spectateur qui nous vante les mérites d’une guérisseuse dans toute sa gloire clandestine. Jointe par téléphone, celle-ci accepte de nous recevoir sur le coup de minuit, à une vingtaine de kilomètres de là où nous nous trouvons. On prend une première voiture, une seconde voiture ; on roule rondement sur des routes roussies et blanchies par la lune ; on ne peut que traverse “La Sauvetat” ; on arrive en vue de la seule maison encore allumée, décorée de hiboux et de chouettes. Entre le batteur taiseux du Midwest et la guérisseuse causante du Sud-ouest, dame on ne peut plus ordinaire et bienveillante qui a bien connu la mère de Mathieu Sourisseau, qui a milité avec elle, le courant passe lentement. Application des mains une heure durant. Surchauffe musculaire. Reed roule les yeux, carre les épaules, cambre l’échine, se détend enfin. Il n’en revient pas lui-même, mais il est guéri. Whiskey.

Mardi 7 octobre 2014, Hameau St-Denis à Grane

Avant de prendre la direction de la Drôme, Sylvaine Hélary et Mathieu Sourisseau se lancent dans le trafic de bulbes, puisque le bassiste vit aussi d’une autre activité, de la culture du safran, l'”or rouge”. Les plantes ont commencé à bourgeonner et il s’apprête à moissonner les fleurs qui, d’un jour à l’autre, donneront chacune trois précieux stigmates. Il faut à peu près 150 fleurs pour obtenir 1 seul gramme de safran sec. La route est longue et songeuse jusqu’au hameau caché sous la pluie où Lionel Garcin et Amanda Gardone ont tout préparé. Les convives, dont Bernard Santacruz, écartent un à un le rideau de pluie pour peupler une autre maison magnifique, presque un prieuré. Nous sommes nombreux un peu partout. La malédiction est levée. Les musiciens ont décidé de se livrer à l’improvisation à nouveau, d’apprivoiser l’approchant, les structures qui se profilent sensiblement ou insensiblement, de reprendre l’exploration des zones de contacts. Duo de heurts, de tamponnements et de retentissements entre Risser et Reed rétablis. Niché dans l’anfractuosité du piano, le batteur toujours méticuleux prend l’habitude de se servir dans la panoplie d’engins et de matériaux de la pianiste pour agrémenter ses peaux et ses métaux. Le cas échéant, il flanque son passeport sur la caisse claire pour en assourdir le son. Du meilleur usage de la pièce d’identité comme adjuvant musical. Hélary une fleur presque de safran dans les cheveux chante et les rêves passent leurs têtes frisottantes par l’encadrement de sa voix. Un festin nous attend (whiskey) et, ce qui a son importance, le meilleur gâteau moelleux à la crème de marrons du monde.

Mercredi 8 octobre 2014, Dijon

Après une réunion vespérale dans le sous-bois, nous reprenons la route vers Dijon et l’étonnante herboristerie de la Croix Blanche où certains se procurent des remèdes et des solutions dont ils n’ont rien à faire, pour la seule beauté de leur composition ou de leur flacon. Grâce aux complices de Zutique Productions, nous accédons aux étages supérieurs de l’imposant immeuble du Conservatoire à Rayonnement Régional (qu’il faudra donc bientôt remplacer par des Centres de recherches en physique de l’environnement musical et planétaire), dans une salle sombre aux fenêtres hexagonales dont les murs sont recouverts d’un tissu bourgogne. Conflagration. Reed démarre sans crier gare, comme il sait faire, il enfourne le charbon des rythmes, prend et donne l’assurance qu’on ne se retournera pas de sitôt, avant de s’être s’engagé suffisamment loin sur la voie aventureuse. Surchauffe musicale. Happés par ce free en rafales, fracas et raclées, les musiciens font corps, en éveil, à l’exception du funambule Lonberg-Holm sur son fil de corde, dont le mode opératoire est souvent celui de la discontinuité (ne jamais s’attarder, user de toutes les ressources insoupçonnées de la réticence) et du contrepied (chercher la contradiction). Les incises de Risser deviennent des entailles (entre le piano et la batterie, un espace de travail s’est désormais ouvert, avec tous les outils nécessaires) et le moulinet de souffles d’Hélary rompt d’invisibles amarres. Ça joue affirmativement et se renforce même dialectiquement des quelques négations dispensées ça et là par le violoncelliste, dans l’espoir de la clairière où l’on ne manquera pas de déboucher, tôt ou tard, où l’on débouche, pantelants. Si bien que dans les rues de Dijon, Sylvaine de la nuit ouvre toutes les portes de voitures devant lesquelles elle passe.

Jeudi 9 octobre 2014, Poitiers

La Sécurité routière est impayable. Aux gares de péage, entre les voies de péage, elle a la gentillesse de bien vouloir nous indiquer la marche en suivre pour ne pas céder à l’affolement en cas d’incident (de péage ou de paiement ?) : j’assure mes appuis ; je ne cours pas ; je choisis le bon chemin… Tout ce que font et ne font pas les improvisateurs, ça dépend, qui ne parlent pas non plus à la place des autres à la première personne du singulier, un privilège vraisemblablement réservé aux pouvoirs publics. Au Carré Bleu, à Poitiers, le répertoire caressé de quelques vœux il y a quelques jours est de l’histoire ancienne, et l’occupation de l’espace décidément plénière. Quatre musiciens, quatre vifs du sujet. Dorénavant, tout le monde entre en lice subrepticement, abruptement, et quand Lonberg-Holm se tient en embuscade, donnant des chiquenaudes de sons, Risser est prompte à les pasticher et à les torsader. Va-t-il vers des valeurs longues, c’est alors Hélary qui musarde et les escamote. C’est encore elle qui n’éclaircit pas les mystères de toutes ces pelucheuses sinuosités qu’elle parcourt des uns aux autres et que laissent mieux saisir, ce soir, certain ralentissement, quelques raréfactions. Le microscope de la musique permet de scruter un tricot de mouvements et d’événements, dans si peu de choses parfois. Tout le monde place et déplace, se place et se déplace, se fond et ne se fond pas, les enfants de Born et de Montaut avaient vu juste. Tout tourne.

Vendredi 10 octobre 2014, Pantin

Tandis que le Carré Bleu, qui fait aussi office de maison de quartier, accueille des parents venus des HLM environnants, une centaine d’élèves du lycée Aliénor d’Aquitaine s’entassent dans la salle de concert pour écouter le trio de Sylvaine Hélary, Fred Lonberg-Holm et Mike Reed qui, de bon matin, déroulent les eaux d’une marée haute. Courants et contre-courants encore contrariés de la flûte, décalages du violoncelle en boucles, échos et effets, batterie ricochant. La flûtiste et le violoncelliste s’entendent ensuite pour expliquer aux lycéens que la musique improvisée est ingouvernable, qu’elle se dispense volontiers de maîtres et de modèles, qu’elle se régule ou ne se régule pas dans la belle confrontation. « With freedom comes responsability » (ce qui n’est pas sans évoquer, cette fois-ci, le conseil avisé de Ben Parker à son neveu Peter, alias Spiderman : « With great power comes great responsability »). Le batteur cite quant à lui Ornette Coleman et toutes ces choses « dancing in your head ». Il ne faut pas s’alarmer de ce qui diffère. Quelle que soit la manière de représenter une pomme, aussi méconnaissable soit-elle, elle reste une pomme. Mais alors, elle est cette pomme que tout le monde connaît ou croit connaître, et aussi autre chose. Cette musique est celle de toute la vie présente, tout inspire Reed : les Beatles, John Coltrane, l’amitié et l’amour, la botanique, l’anthropologie ou la macro-économie, une guérisseuse du Sud-ouest… Direction La Dynamo de Banlieues Bleues, à Pantin. Les amis Benjamin Duboc et Antonin-tri Hoang, Michel Edelin et Joce Mienniel, sont dans la salle comble. Nous sommes nombreux un peu partout. Profitant de la présence de Nicole Mitchell, en résidence à l’Abbaye de Royaumont pour le projet qu’elle mène avec Ballaké Sissoko, Beyond Black, et avec en ligne de mire le quintette franco-américain auquel elle participera bientôt (ainsi que David Boykin et, côté français, Lionel Garcin, Christian Pruvost et Christophe Rocher), on a fait venir ce dernier et invité Élise Caron pour ouvrir et découvrir la soirée. La flûtiste, le clarinettiste et la chanteuse, flûtiste aussi, prennent des voix, perdent des voix, sont pris par des voix, au grand vestiaire des chants. Temps suspendu truffé de susurrements et de chuintements d’abord, trèfle de sons, faux lieder, faux flamenco froufroutant, faux air des Balkans, bris de blues, vraies rencontres tonales, désarmantes, à prendre très au sérieux. Des démesures sont prises. Vient l’heure pour le quartette de se mettre en position, de se placer et de se déplacer. Comme pour compenser une sonorisation laissant à désirer, le déclencheur Reed abat immédiatement son jeu de cartes rythmiques, à la jonction de l’équilibre et du déséquilibre, tandis que Lonberg-Holm incendiaire saccade tout et abuse de la distorsion. Distillats de Risser, dangereuses lévitations d’Hélary. Seul un moment en duo papillonnant avec la pianiste saura réfréner les ardeurs du batteur.

Samedi 11 octobre 2014, Paris

Bataille de châtaignes dans les parcs. Mais au centre parisien de l’Université de Chicago, les musiciens choisissent de commencer par un set d’escarmouches, d’efflorescences (premier duo attesté, de velours et de limaille, entre la flûtiste et la claviériste) et d’emballements (sur sa caisse claire, Reed mitraille sa nouvelle corbeille à 1 euro achetée le matin même). Il ressort du débat qui s’ensuit, après les réticences d’usage (les musiciens, peu portés sur la pensée discursive qui assimile et qui classifie, se méfient de ce que l’on voudrait leur faire dire), que : 1) l’improvisation ne coïncide pas forcément avec la “nouveauté”, car elle charrie inévitablement son lot de connu, trop connu, et de redites. Mais peut-on avoir l’inconnu en commun ? Ce qui importe, c’est le trajet ou le parcours que l’improvisation permet toujours d’effectuer, même si de “nouveaux territoires” ne sont pas découverts. 2) Improviser, c’est assumer ce qui circule de la réalité intérieure vers la réalité extérieure, et de la réalité extérieure vers la réalité intérieure, au cours d’une invention/évolution collective qui s’apparente à la meilleure vie en société. 3) La comparaison fréquente avec l’art de la conversation est nuancée : discuter, c’est parler et écouter, donner et recevoir, certes, mais c’est plus précisément admettre, suggérer, critiquer, digresser, se reprendre, nourrir des malentendus, garder certaines choses pour soi. Trop d’improvisateurs sont dans la frénésie de vouloir tout déballer, tout raconter, tout de suite, alors qu’il faut du temps aussi, à travers la musique, pour apprendre à se connaître, pour avoir envie de se confier. 4) L’improvisation ne sert aucune cause, ne remplit aucune fonction, explicitement. Elle consiste davantage en une approche, une méthodologie, qu’une esthétique (ou une idéologie). Méthodologie qui plus est variable selon les musiciens qui ne se font pas tous la même idée de l’improvisation, ses usages et ses fins. 5) L’improvisation est consubstantielle à la vie. Presque tout dans l’existence comporte une part d’improvisation, au fur et à mesure que des problèmes se posent et sont résolus, jusqu’aux suivants. La principale différence réside entre celles et ceux qui le savent et le valorisent, et celles et ceux qui déprécient et minimisent cette quatrième dimension. Mankwe Ndosi, qui participe au projet de Nicole Mitchell et de Ballaké Sissoko, est venue de Royaumont et veut savoir à quoi ces quatre-là se montrent attentifs lorsqu’ils improvisent. Réponses : à ce qui passe entre ce qui est intérieur à soi et ce qui est extérieur à soi, encore, parfois des mots, des signes, des symboles qui viennent à l’esprit, provoqués, certains intégrés, d’autres pas. On perçoit des choses parmi toutes celles que l’on ne perçoit pas, et on les traduit, qu’elles aient un sens manifeste ou non. L’improvisation est aussi une manière de retraiter les faits vécus… ou d’en faire abstraction. Mais elle réclame toujours de procéder à un choix conscient et honnête par rapport à la situation considérée.

Dimanche 12 octobre 2014, Paris

Alors que la paix intérieure bat son plein pour Nicole Mitchell et Ballaké Sissoko à l’abbaye, dans Paris intra muros c’est la cohue rue de la Roquette, à l’enseigne des Artistes Gourmands. Fred Lonberg-Holm grésille avec Stéphane Payen au saxophone alto et John Niekrasz à la batterie, avant que Dave Rempis aux saxophones et Tim Daisy à la batterie et à la radio, deux autres Chicagoans que l’on a détournés de leur tournée, ne s’entredévorent. Claudia Solal et Mike Ladd ne sont pas passés loin, Mike Reed et Julien Desprez sont tout près, nous sommes nombreux un peu partout. Whiskey.

Lundi 13 octobre 2014, Paris, Tours et Luzillé

Halte au lycée Georges Brassens et ses élèves atypiques versés dans la danse et la musique, pour lesquels le quartette assagi diffuse ses premières lueurs, coud ses premières intrications. Deux saxophonistes alto et une trompettiste s’ajoutent ensuite à Risser et à Reed pour pencher irrésistiblement vers un swing. Après quoi le batteur leur rappelle que s’interrompre n’est pas se désister, qu’accompagner n’est pas abonder dans le même sens, et que le choix d’un improvisateur, qu’il soit de suivre, de précéder ou d’ignorer, devrait toujours être remarquable. Sans le savoir (mais il le sait, bien sûr), il reprend presque mot pour mot les recommandations que Douglas R. Ewart avait faites aux “dumistes” du Centre de Formation des Musiciens Intervenants de l’Université de Poitiers, le 24 octobre 2013, lors d’un précédent voyage d’exploration. Une chanteuse parcimonieuse et un batteur tailleur s’ajoutent alors à Hélary et à Lonberg-Holm. Après quoi le violoncelliste leur rappelle que l’on pourrait rapporter les différentes manières de structurer la musique à la distinction opérée par le sculpteur Alexander Calder entre stabiles (pour les structures fixes, composées) et mobiles (pour les structures ambulantes, improvisées). En route pour Le Petit faucheux où Rempis et Daisy nous ont suivis ou précédés et précipitent la foudre en ouverture. Puis le quartette affairé corse l’affaire. Séance d’exploration des degrés d’intrications possibles. Le fourmillement est source d’équilibre et l’on y distingue les quatre vifs du sujet : les filaments de la flûte, les infiltrations du piano, les laminages du violoncelle, les tintements de la batterie. Hélary et Risser reprennent leur duo de l’avant-veille et accumulent de fines particules hygroscopiques saturées d’eau. Le concert se termine dans une enveloppante brume mélodique. Les charmes opèrent. Il est près de deux heures du matin quand on arrive au complet à Luzillé, dans l’antre de Jean-Luc Cappozzo et Madame, pour un repas prévu il y a un an, le 25 octobre 2013. Ça stationne devant la grande corolle du pavillon d’un gramophone crachotant quelques diableries en 78 tours. Whiskey. Avant l’agneau, Cappozzo et Daisy ont joué (et gagné) au babyfoot contre Lonberg-Holm et Risser. Après l’agneau, Cappozzo et Hélary ont joué du bugle et de la flûte pour le plaisir. Personne n’a perdu.

Mardi 14 octobre 2014, Nantes

Arrivés à Nantes, on passe directement au Pôle étudiant de l’Université pour discuter des musiques qui dé-rangent, qui ne remplacent pas un ordre par un autre mais vivent parmi toutes les dispositions. Au programme, vaste programme : « L’indépendance, la fameuse indépendance. Depuis quelques décennies, déjà, certaines musiques, plutôt venues du rock et du rap, lesquels s’en sont parfois fait un étendard, y drapant une toujours nouvelle jeunesse ou conscience, se proclament “indépendantes”. Indépendantes dans leurs manières de faire et de se présenter au public – ce qui traduit un ancien malaise dans la culture populaire qui ne bénéficie pas (assez ?) de la reconnaissance des institutions, médiatiques, économiques ou culturelles, et aussi une méfiance vis-à-vis du contrôle plus ou moins latent que celles-ci savent exercer. D’où la nécessité de s’organiser, d’une communication, d’une économie et d’une culture parallèles. Cette indépendance revendiquée, toutefois plus souvent subie que conquise, est devenue au fil du temps un gage d’authenticité. Les musiques du champ jazzistique apparaissent souvent, dans cette histoire, comme ayant fait leur temps – comme ayant perdu de leur pertinence et de leur impertinence au fur et à mesure qu’elles se voyaient ceindre d’écoles, d’académies, de subventions, de prix et de récompenses (aussi relatifs soient-ils dans l’économie générale de la culture). Une infrastructure et tout un fastidieux légendaire. Ne serait-ce pas aller un peu vite en besogne et oublier que les mondes du jazz ont été les premiers exposés à ces forces accaparantes et désagrégeantes, les premiers à imaginer, devant l’inéluctable récupération qui attend tôt ou tard toute indépendance trop séduisante, des solutions moins parallèles que transversales, et paradoxales. Un retour, ou plutôt un agrandissement, s’impose sur ces pratiques qui ont toujours cours et qui posent la question des nouvelle formes de solidarités, trans-genres, à développer, qui d’ores et déjà se développent à l’envers d’une société si spectaculaire. ». À la suite de quoi et sans autre façon, Lonberg-Holm et Reed se prêtent au jeu dardé, duveteux, limpide finalement de Manuel Adnot à la guitare. On dîne dans une grotte en ville avec Will Guthrie. Whiskey.

Mercredi 15 octobre 2014, Nantes

Tandis que Fred Lonberg-Holm passe l’après-midi comme à la radio avec la violoncelliste Soizic Lebrat pour son projet de recherche-création, la Fabrique de Musique, on met la main en chinant sur quelques inédits d’écrivains de la région : Les Terres du Couchant, récit inédit de Julien Gracq, mais surtout Dans la zone torride du Brésil, récit des voyages de Benjamin Péret auprès des tribus indiennes du Haut Xingu. Ceci explique peut-être cela et que quelqu’un ait juré voir « les animaux fuir une forêt en flammes » pendant le concert, le soir au Pannonica, en présence des amis Élie Dalibert et Joachim Florent (qui part pour Chicago à deux semaines de là). Quand dans le même élan les quatre musiciens s’empourprent et jouent l’énervement, jouent l’apaisement, jouent l’affranchissement, ils ne réchappent à aucun mouvement contradictoire, ils misent sur tout. De même, sans doute influencé par le fait d’avoir appris dans la journée que Knud Lonberg-Holm, le grand-père d’origine danoise du violoncelliste, fut le promulgateur de “l’architecture invisible” (à la même époque où Salvador Dalí et Roger Caillois spéculaient autour de cette notion), on tend une oreille regardante : n’y avait-il pas une ligne de fuite, comme un tracé au travers de l’improvisation, qui ne correspondait à rien qui ait été exactement joué ? Crissement cranté et crayonné peut-être par l’archet passant sur chaque instrument, sur les cordes, les cymbales, les montants et les expirations, tous festonnés et taillés en amande.

Jeudi 16 octobre 2014, Brest

On arrive juste à temps vers la rade de Brest pour lâcher Ève Risser dans l’arène d’un trio implacable, avec Nicolas Peoc’h au saxophone alto et John Hollenbeck à la batterie, dans le cadre d’ARCH, série de rencontres inopinées entre improvisateurs de tous les pays. Chacun est éjecté de son siège. C’est l’Atlantique Jazz Festival, il y a des musiciens délivrés partout, des locaux-universels comme Peoc’h, Christophe Rocher, Frédéric Bargeon-Briet ou Nicolas Pointard, et des délocalisés-universels tels Famoudou Don Moye, Samuel Blaser, Marc Ducret, Jean-Luc Guionnet… Cappozzo, Garcin et Pruvost sont annoncés. L’ultime concert de la tournée doit-il être une apothéose, une synthèse, une reconduction, une promesse, ou le concert de trop (Lonberg-Holm estime à 8 ou 10 dates d’affilée la bonne durée d’une virée entre improvisateurs) ? Le quartette craque sous la houle et embarque des paquets de mer. La porte du paradis grince très certainement. Hélary dévoie sa flûte incandescente, Risser habite ou hante son piano volant, Lonberg-Holm tracasse et tourmente son violoncelle, Reed retrousse ses peaux et ses cymbales, ses cymbales-champignons. Il va falloir résoudre ces ampleurs, se dégager sans se désengager. Ondes et cercles peu à peu se resserrent, tout se réduit à rien. Ça ne joue bientôt plus que sous le couvert d’arbres invisibles. Les musiciens sont redevenus de simples chasseurs-cueilleurs de sons. C’est Reed qui le dit, il n’y aura jamais de meilleur ensemble pour traverser ce pont. Whiskey vient du gaélique uisce ou uisge qui veut dire eau (de vie ou de paradis).

Vendredi 17 octobre 2014, Brest

Reste à midi pour Lonberg-Holm un dernier instantané, une autre rencontre ARCH avec Moye, le trompettiste Philippe Champion et le pianiste Christofer Bjurström. Il est l’heure de rentrer, de repasser par la case Paris, de déposer Ève, puis Mike, puis Fred, puis Sylvaine, et de sauter quelques tours.

Alexandre Pierrepont