The Bridge, Face B, les « actions culturelles »

 

« why are you here ? »

 

Comme s’il fallait se justifier. Des raisons, il y en avait plein.

Au début, c’était un concert ; et puis, c’est devenu autre chose.

 

Un camion, des instruments, les hommes et les trajectoires. La tournée retour de la 8e formation de The Bridge se conçoit comme un zigzag sur le territoire français. Géographiquement, d’abord, par les multiples traversées à coups de demies-journées de route, du nord au sud, d’est en ouest (la réalité est bien entendu plus complexe : les déplacements mêlaient régulièrement et avec une certaine poésie longitude et latitude). Musicalement ensuite, car, puisant dans la logique de l’improvisation, les expériences les liens multipliés au fil du chemin ont abouti à la création de sons et de discours à chaque fois nouveaux et originaux. Socialement et culturellement, ensuite, par la diversité des rencontres qui l’ont accompagnées, entrainant les musiciens dans des mondes sociaux et culturels différents de ceux dans lesquels ils ont l’habitude d’évoluer.

Les temps de concert, sur scène, pinacles de l’expression libre et collective, étaient ainsi entremêlés de temps d’échange et de partage, concrétisés en quatre rencontres :

 

 

Lycée Eugène Delacroix, Maison-Alfort

« ce qu’ils ont à prendre »

 

Après trois heures de route depuis Luzillé, talonnée de quelques brochettes et makkis, c’est au Lycée Eugène Delacroix de Maisons-Alfort que la première rencontre se déroule.  

Les musiciens s’installent devant une assemblée d’environ soixante-dix lycéens et, par un hasard non dénué d’ironie, sous une affiche produite par des élèves à l’occasion d’un événement antérieur représentant un dragon magistral coiffé de l’interrogation « Artistes, pour quoi faire ? ». La présentation du projet The Bridge et des musiciens est suivie d’une session d’improvisation au cours de laquelle les musiciens déroulent avec engagement et délicatesse leurs impressions du moment à l’intention des lycéens. C’est le moment de l’offrande. Il est suivi d’un débat organisé sous la forme de questions posées par les lycéens aux musiciens. La gêne et la timidité sont partagées. Il s’agit de passer de la musique aux mots, de créer une interaction, de prendre des responsabilités.

L’entretien a été préparé en amont. Les plus téméraires se lancent progressivement et les langues se dénouent. Mars, perfecto clouté, lunettes de soleil et girafes de plastique en main, étonne. « Quand as-tu commencé à jouer de la musique avec des jouets ? » … « when I was two years old ». On parle de son, de bruits, de couleurs, d’histoire. Puis de liberté. Être libre dans la musique pour tout faire ou tout essayer, s’assumer entièrement, pouvoir jouer qui on est. D’humanité. C’est aussi s’ouvrir, rencontrer et apprendre de gens différents, se laisser surprendre pour développer ensuite des langages et des références communes. « Artiste, pour quoi faire ? »

Les débats sont riches dans la bibliothèque. C’est un processus en somme, résume Mars. Il évoque le paradoxe du groupe de musique d’improvisation dans la relation entre recherche de la liberté et développement d’une connaissance et de langages communs. Le rapprochement et la répétition des interactions créent progressivement des automatismes et l’épuisement de l’inconnu et de la surprise, fondements du plaisir de l’improvisation et de la sensation de liberté. Des questions sous-jacentes ne sont pas avancées. Peut-on se sentir libre en instaurant une relation dans la durée ?

On passe par la MAO et la technologie. Les musiciens surprennent une partie des lycéens par leur ouverture évidente à toutes les technologies dans la musique. Le risque n’est pas la technologie, qui est un outil, mais l’isolement et la reproduction. On fait l’éloge du lien humain et de la rencontre, terreaux de la création. Les musiciens encouragent à questionner l’identité dans la musique. « Demandez-vous seulement à chaque ligne si c’est bien votre voix, votre son ».

Une partie des lycéens commence à devenir distraite. La cloche sonne. On se disperse.

 

Que peut-on retenir de ce type d’échanges ?

« Ils prendront ce qu’ils ont à prendre », estime le Directeur. Lui semble avoir pris beaucoup de plaisir. Il est évident que le contenu de la discussion était très riche, qu’il pourrait être même utile et réutilisé, dans différentes matières scolaires, dans leur vie quotidienne, dans leurs pratiques artistiques, dans leur cheminement intellectuel. Il est aussi évident qu’une poignée d’élèves était suspendue aux discussions et qu’une grande partie les a survolées. L’ « impact » est difficile à estimer.

Si l’on met de côté la compréhension fine des multiples messages disséminés dans les échanges, il est en revanche certain que la majorité des lycéens auront fait l’expérience de la musique d’improvisation et des idées et idéaux qui la sous-tendent. Une introduction à la liberté n’est pas chose commune. Ils auront vu et entendu cette forme particulière de musique concernant un nombre restreint d’auditeurs et rarement mise en avant dans l’industrie musicale. L’invitation au concert du lendemain à La Dynamo permet aussi de découvrir un lieu et un monde qui très probablement leur est étranger. Si cette rencontre, éphémère, peut paraître futile et demander beaucoup d’efforts pour peu de certitudes quant à ses effets, elle a au moins ces deux éléments. Une proposition, les lycéens piocheront le reste.

La complexité est de trouver un format d’animation aussi libre que le contenu du discours et les idées évoquées.

En effet, en terme d’animation, maintenir l’attention de soixante-dix élèves réunis sur leur lieu scolaire n’est pas une tâche aisée. La rencontre est imposée de fait et pour une partie d’entre eux n’est pas abordée bien différemment d’un cours quelconque, même si le contenu et l’intervention sont en réalité bien exceptionnels pour des lycéens. Les musiciens peuvent être légitimement déstabilisés par l’impression d’être en représentation devant des élèves s’entretenant volontiers à propos des derniers évènements de la pause du midi. « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », disait le proverbe. Devant ces réactions, ils peuvent rapidement avoir la sensation d’être coincés à la surface des choses et que l’interaction s’enlise dans un jeu superficiel. L’animation du temps doit servir à ouvrir ces murs invisibles pour créer une relation et une implication mutuelle. Il faut briser la glace. Comment ? Il y a certes la question du lieu et celle du nombre que l’on abordera à propos de la quatrième rencontre avec les lycéens de Poitiers. Dans l’animation, il faut inciter les élèves à dépasser la fiche de questions préparées en cours, créer de la spontanéité. C’est ce qui détend les musiciens et implique la curiosité des élèves. Le jeu peut être utilisé en ce sens. A soixante-dix, c’est tout de même compliqué, mais c’est bien le format (lieu, espace, installation, préparation, animation) qui structure les échanges. Passer par l’anecdote peut être utile. Echanger les rôles aussi, comme nous le verrons lors de la quatrième rencontre, pour que l’assemblée ne soit pas un ensemble d’élèves anonymes mais un regroupement de personnes libres de poser n’importe quelle question, même en apparence « bête », de se tromper, de prendre des risques. 

Il faut aussi miser sur la préparation de la rencontre avant, pour qu’elle ne soit pas qu’une distraction ponctuelle, et aussi sur le travail après, qui peut être poursuivi, à partir de cette rencontre dans de multiples directions dans l’enceinte du lycée ou à l’extérieur. Il s’agit d’utiliser cet événement avant et après pour l’inscrire dans un temps plus long, incitant l’implication des élèves au moment t et démultipliant l’impact des découvertes possibles et des apprentissages qui, sinon, peuvent s’avérer éphémères et suspendus dans cet instant.

 

 

L’Atelier des artistes en Exil, Paris

« j’ai une voix, j’ai des choses à dire »

 

Fin d’une longue journée, l’équipe arrive pour un workshop dans les locaux de l’Atelier des Artistes en Exil, une association regroupant et accompagnant des artistes exilés dans leur installation en France, leur vie quotidienne et la poursuite de leur démarche artistique. L’ambiance est plus intime, la douzaine de participants et les musiciens de The Bridge sont installés en cercle dans une salle de répétition. Tour de présentation tout d’abord. Notre équipe réunit pendant un peu plus de deux heures des horizons très différents et des identités musicales variées. Ces présentations bifurquent rapidement en musique, Tatsu rebondissant à la contre-basse sur l’ « usage du bruit » évoqué par l’un des musiciens. On poursuit donc les présentations dans un univers sonore. Plusieurs musiciens se joignent à ce premier moment spontané qui donne directement lieu à une discussion et des questions.

« Depuis combien de temps jouez-vous ensemble pour atteindre cette harmonie ? … Deux jours. » Première intrigue. Et leçon de confiance. Il s’agit justement de se détacher de l’idée d’harmonie (celle d’avant le jeu) pour se donner pleinement au processus de création qui verra émerger une nouvelle forme d’harmonie originale (pendant le jeu). Ne pas suivre ce que l’on considérait individuellement comme « bon ou mauvais » a priori et écouter l’autre pour lui offrir une place en définissant collectivement le bon ou mauvais. C’est dans cette posture que se crée l’harmonie de l’improvisation collective plus que par la volonté de faire apparaître dans le jeu ce que l’on concevait comme harmonieux. Eloge de la confiance et de l’écoute en somme : « est-ce que vous utilisez des jeux de regard ? On ne se regarde pas, on s’écoute »

 

La session de jeu met clairement en pratique ces éléments. Chaque musicien souhaite aussi offrir en échange et partager son identité musicale à l’image des musiciens soudanais qui expliquent la cohésion entre percussions, chants et danses avant d’entamer une improvisation autour de patterns rythmiques du Darfour. Progressivement s’y joignent les saxophones, la basse, puis la batterie, les claquements de main, les chants. On tente de jouer avec ses codes mais ce n’est pas toujours aisé car il y a forcément une tension entre la volonté de partager et donner à voir sa culture d’origine et la logique de création libre qui suppose de la mettre en partie de coté pour s’offrir un nouveau terrain vierge. De bons exemples sont les quelques injonctions données à Samuel sur les rythmes à suivre à la batterie. L’improvisation prend donc plus l’allure d’une longue jam session, d’un jeu avec les codes de l’autre, chaque musicien donnant progressivement une place à sa déformation par la rencontre. Tout de même, des ponts sont franchis, des terrains d’entente sont établis, on expérimente les registres de l’autre pour se retrouver. « Vous avez toujours des fins à vos morceaux ? » donne à Mars l’occasion de résumer : « on apprend le langage de l’autre et ses codes. Forcément, on ne se comprend pas tous directement. Le plus dur est de savoir écouter, dans le son, et de faire de la place à l’autre ; cela ne va pas de soi ».

 

Cette rencontre n’a pas permis de développer tous les possibles et notamment le troisième temps attendu de l’improvisation libre et de la création collective. A ce titre, elle prend plutôt l’allure d’une introduction dans un travail de coopération qui prendrait tout son sens en plusieurs rencontres. Car en effet, « cela ne va pas de soi ». Ecouter, s’approprier les codes de l’autre, mettre l’égo quelque part pour chercher ce que l’on a à exprimer ensemble en le formulant dans un contexte nouveau, cela demande de la pratique et des aller retours. Dans le format de la tournée, c’est difficilement envisageable.

 

Sur l’échange et l’enrichissement, il semble par contre que la rencontre est probante pour les musiciens, des deux côtés. Pour les musiciens exilés, il s’agit pour une grande partie d’entre eux d’une découverte de la théorie qui sous-tend la musique d’improvisation et d’une première mise en pratique de ces fondements. Pour les musiciens de The Bridge, la rencontre participe aussi de la découverte, notamment, et peut-être plus humainement que musicalement (s’il est possible de faire la différence), en plongeant dans un univers social particulier et une réalité française actuelle. Cela correspond tout à fait à l’esprit The Bridge, visant à promouvoir l’égalité, l’horizontalité et la liberté dans la rencontre induite par la musique. Tatsu semble plus sceptique : « le problème avec ces personnes, c’est qu’elles ne sont pas libres ». Samuel est lui bien plus touché par ce moment. C’est peut-être aussi parce que Tastu a plus abordé ce moment par le prisme de la musique d’improvisation, moins sensible (ou sensibilisé) à l’aspect humain, culturel et essentiellement politique que revêt un tel moment en France en 2018. Samuel et Antonin sont certainement plus enjoués et marqués car ils se sont appropriés les débats actuels sur les dynamiques d’accueil de la migration en France.

Finalement, une preuve de la réussite de cette rencontre auprès des participants est la présence joyeuse de tous les musiciens au concert le lendemain à La Dynamo. Au delà de l’introduction à la musique d’improvisation, ce qui s’est joué dans le partage simple permis ici par la musique, c’est l’expérience de la coopération horizontale, du faire-ensemble et la création temporaire d’un espace d’égalité et d’écoute mutuelle, humainement, quel que soit le statut. En quelque sorte c’est un espace d’intégration collective, certes sur un temps court, mais le temps court n’empêche pas l’expérience et c’est la juxtaposition et la diversification d’expériences de temps courts qui différencient les exceptions des faits sociaux.

 

« J’attends mes papiers en France, après je vais devenir chanteur ». Si la route est difficile (précarité de l’accueil, discriminations, pression et incertitude des procédures administratives, racisme, différence culturelle, intégration des réseaux de la culture…), l’implication dans la musique offre une perspective qui se réalise par l’espoir et la détermination. « Je vais devenir chanteur » est une phrase puissante qui révèle l’affirmation de soi, ici par la musique. Peut-on en conclure que la pratique musicale a un impact positif dans une trajectoire d’asile ? Elle peut néanmoins concourir à se projeter, comme d’autres dimensions de la vie sociale, et donner du sens dans l’attente, l’incertitude et la précarité. Devant le désert, il faut se construire des prétextes, la musique peut en être un ; c’est-à-dire un mode d’espoir.

 

La principale contrainte évoquée par les musiciens exilés est l’accès aux réseaux et, finalement, l’intégration. Il faut pouvoir se faire connaître, faire des rencontres, multiplier les projets, pour se faire produire et s’intégrer dans le paysage musical. Les rencontres telles que celle organisée ici par The Bridge sont aussi un outil tout à fait pertinent dans cette perspective.

 

Notons en terme d’animation l’importance du mouvement dans la salle. L’atmosphère se détend aussi quand Tatsu brise la ronde pour s’approcher des musiciens avec sa contrebasse, Antonin se lève, les musiciens changent de place, se rapprochent. Ce sont des petits éléments qui concourent à diluer le verni de la timidité et créer la confiance, terreau du partage.

 

« Il faut savoir mettre fin à une rencontre », c’est-à-dire ne pas attendre le ras-le-bol et finir avant pour imprimer les bonnes impressions dans les mémoires et préférer éventuellement la légère frustration de n’avoir pas été au bout plutôt que la lassitude et l’énervement.

 

 

Le Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile L’Hermine, Pontivy

« je veux devenir ton ami »

 

Au lendemain du concert à La Dynamo, nous quittons Paris au petit matin pour la Bretagne où nous sommes attendus le soir pour l’Atlantic Jazz Festival, à Brest même. Sur la route est programmée une étape au Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA) L’Hermine à Pontivy. La lente traversée du périphérique embouteillé inaugure une longue journée de minibus. C’est relativement exténués que les musiciens arrivent à Pontivy pour la rencontre. Et oui, les musiciens connaissent aussi la fatigue, et les lendemains de concerts en minibus ne sont pas toujours simples à négocier. Cependant, la chaleur de l’accueil dans l’ancien couvent qui héberge le CADA redonne des forces : plats préparés par les familles, banquet en bonne franquette et bonne humeur, le début du partage. Il n’est pas particulièrement aisé d’entamer des discussions et de créer des liens, même si la nourriture partagée aide en ce sens. Les musiciens suscitent la curiosité, peut-être un peu d’intimidation ; la sensation d’appartenir à des mondes différents implique aussi légitimement des timidités.

La suite se situe dans la grande salle du palais des congrès. Ici aussi, les participants viennent d’horizons très différents : Arménie, Bengladesh, Soudan, Iraq, Syrie, Côte d’Ivoire. La rencontre prend la forme d’un aller-retour. D’abord, les musiciens de The Bridge jouent une improvisation pour le public. Puis, une partie du public prend la scène pour devenir chanteurs des poèmes écrits pour l’occasion. « Je veux devenir ton ami, toi qui a l’air différent ». Ne pas négliger la force symbolique des phrases simples.

Le groupe remonte sur scène pour reprendre l’air et accompagner les chanteurs(ses), créant une courte période évidente de partage simple par le faire-ensemble. Une jeune femme présente alors un poème de Mahmoud Darwich : « sur cette terre il y a ce qui vaut la peine qu’on vive (…) et la peur des tyrans devant les chansons ». Puis, c’est à nouveau au groupe de lancer une improvisation mêlant habilement ambiances et sonorités extrêmement variées, suspendues entre est et ouest. Après un nouveau poème intitulé Gestion du Temps, c’est à M. (?) (?!), musicien irakien, d’entonner plusieurs airs à l’oud, entrecoupés d’improvisations et accompagnés par une boite à rythme, régulièrement par les claquements de main festifs de la salle et à certains moments par le murmure des mélodies connues par une partie de la salle. La rencontre s’arrête ici, dans la convivialité, avec des sourires, des poignées de main et des félicitations.

 

Le moment pourrait sembler absurde, notamment du coté des musiciens de the Bridge. Il est particulièrement éphémère, trop court, hors-sol, coincé dans un trajet de 6 heures alors qu’on aimerait éventuellement y accorder plus de soi. Il constitue le temps d’une introduction, de s’ouvrir une première fois mutuellement, de se découvrir. On peut se demander s’il est réellement utile, s’il n’est pas de la « poudre aux yeux », comme l’évoquent à Brest plusieurs militants rencontrés le soir même. Poudre aux yeux car cette relation serait une illusion et parce que de ce mince lien créé ne pourrait être dégagé quelconque changement durable.

Effectivement, il faut être lucide sur le fait que cet événement n’a pas foncièrement remis en cause les hiérarchies sociales et n’a pas changé le cours des effets longs des structures actuelles dans l’accueil des réfugiés en France. Cependant, le passage par la musique a tout de même rendu possible ici l’expérience de vivre quelque chose ensemble malgré les frontières invisibles qui se tenaient initialement entre nous tous. Il a contribué d’abord à créer un lien en ouvrant ces barrières. Je crois aussi qu’il y a eu dans le faire-ensemble un moment d’égalité entre tous les participants. Offrir de soi et recevoir de l’autre. Ecouter et être écouté. C’est une véritable expérience de coopération qui a été permise par la mise en musique, prétexte du faire-ensemble.

Dans les sourires et les remerciements, appuyés par les multiples retours a posteriori des équipes, se distingue aussi la sortie du quotidien et la liberté du plaisir éphémère. Le « ça fait du bien », comme une bouffée d’air. Les bouffées d’air permettent rarement de changer le monde mais parfois de le supporter, de s’évader d’une situation difficile. C’est en cela que la rencontre a eu le plus d’effet. Il ne faut pas le négliger.

On ne peut que recommander par la suite, pour toutes les parties impliquées, que ce type d’évènements ne soit pas suspendu hors-contexte, qu’ils s’inscrivent dans un travail de plus long-terme, créant de multiples occasions de diversifier ces liens, de créer ensemble pour approfondir ce premier moment qui sonne comme une simple introduction.

 

Plusieurs choses:

– la répétition de ces moments et ces liens permet effectivement de créer une communauté partagée. Il semble que la musique est un levier fort en ce sens pour lever certaines frontières sociales, voire linguistiques ou culturelles. La durabilité du projet peut se lire de deux façons : un ou plusieurs intervenants sur une longue période animent un projet (1) ou le projet est porté et animé par le CADA et les intervenants varient en fonction des besoins et des aspirations (2). Ici, l’éphémère est perçu du coté des musiciens, moins du coté du public qui l’inscrit dans une plus longue durée : celle du travail avant : préparation des textes ensemble, projet autour du temps avec les musiciens ; celle du travail après : quoi en faire, qu’est-ce que cela engage par la suite ? Il faut donc penser et inscrire ces moments dans un travail global et partenarial.

 

En effet, l’événement, s’il est court pour les musiciens dans le temps de leur présence, s’inscrit en fait dans du plus long-terme au sein du CADA où les travailleurs sociaux et professeurs de langue ont intégré le projet dans leurs activités. Une remarque très importante est que ce projet semble avoir participé de l’évolution de pratiques en interne. Car, extérieur aux domaines de compétences des professionnels, il a été l’occasion de l’échange et de donner du pouvoir aux participants dans la définition du projet : au lieu de « voici comment se conjugue un verbe du 2e groupe », la relation glisse vers « des musiciens professionnels vont nous rendre visite pour un moment convivial autour de la musique, qu’est-ce que nous voudrions faire avec eux ? ».

Le succès de l’atelier a aussi poussé à identifier des aspirations et des besoins. A la suite de cet atelier, « nous nous sommes aperçus qu’il y avait une réelle demande de la part de ces femmes et nous allons faire un projet pour elle avec une esthéticienne » déclare M. Bailly. Quel rapport ? Le projet musique a permis de transformer la relation entre travailleurs sociaux et personnes accompagnées, élargissant la communication et ouvrant d’autres portes. C’est aussi le fait du professionnalisme et de l’engagement des employés du CADA, mais il fallait une perche pour changer le travail quotidien, tendue par la rencontre autour de la musique, même éphémère.

 

– le format est encore une fois important. La représentation donne un aspect magistral qui augmente la différence dans un premier temps, même si elle augmente aussi la satisfaction quand celle-ci se relâche. Elle peut aussi témoigner du respect mutuel : des artistes dignes d’attention, un public digne d’attention, une inversion des rôles dans une forme de dons et contre-dons. Cette disposition limite en revanche par la timidité la participation et est notamment contrainte par le nombre de participants.

 

 

Lycée Aliénor d’Aquitaine, Poitier, Le Confort Moderne

« can you make a toy solo ? »

 

Encore une longue traversée, de Brest même à Poitier.

La douce pause andouillette-frites sur l’aire d’autoroute ensoleillée nous maintient dans une torpeur joyeuse jusqu’à l’arrivée dans l’ancien entrepôt Le confort Moderne, qui porte particulièrement bien son nom, magnifiquement rénové en un espace dédié aux pratiques artistiques et culturelles. Après une rapide visite du lieu, c’est le début des balances pour lesquelles ont été conviées deux classes du lycée Aliénor d’Aquitaine, accompagnées par leur professeur d’Histoire. L’ambiance est festive. Ca sent presque le week-end, celui des derniers jours de l’été. Les élèves sont curieux et joueurs, ça papote, ça rigole, ça applaudit franchement. Le silence se fait lorsque Tatsu saisit le shamisen pour lancer quelques enchaînements aux sonorités inhabituelles pour la plupart. Mars intrigue également, avec son style de Rockstar. Aurait-il joué dans les Simpsons ? Je prends soin de ne pas contredire la rumeur lancée à quelques rangs. Le tapis de jouets, dominé par un imposant hippopotame en plastique, pose question. C’est pourtant écrit sur le t-shirt de Samuel : « Le jazz n’existe pas, il n’y a que des preuves de jazz ». Deux chats hystériques ornent le torse de Tastu en fond de scène. Les élèves sont distraits mais attentifs, aussi décontractés que les musiciens, et l’ambiance est finalement très propice à l’expérience du jazz. Progressivement, les deux saxophones se montent l’un sur l’autre, s’échauffent. Les lignes de basse s’enrobent de groove. Du fond de la salle, les preuves ne manquent pas.

Puis vient le temps des questions. Comment avez-vous choisi votre instrument ? Les musiciens racontent leurs histoires. « J’ai choisi le cochon car j’aime beaucoup la manière dont il sonne ». Quelques coup de pistolet laser et introduction par l’absurde à la notion de paysage sonore : « c’est aussi important de savoir que cela fait partie de la musique ». Les échanges se font de plus en plus sous l’allure d’une discussion à 80. A Antonin, au détour d’une réponse, de questionner une élève ; la situation s’inverse, cela crée une interaction, capte la concentration et détend les échanges, comme si tout le monde était au même niveau, libre de prendre la parole. Il me semble que cela donne aussi la capacité aux musiciens de s’exprimer sans détours. Antonin se livre en évoquant ses chants avant le sommeil pendant l’enfance. Que fait la musique ? La musique permet de comprendre l’autre, celui avec lequel on joue, elle change aussi la manière dont on comprend les choses. On ne peut pas tellement parler de la musique avec des mots, elle est invisible, dans une « autre réalité, un monde parallèle ». Mars ironise : « en dehors de nous offrir la gloire éternelle ? » c’est un moyen de s’exprimer, « une boussole sans laquelle je serais perdu ». La confiance s’instaure, et après toutes ces déclarations introspectives, une élève demande au groupe d’accompagner une chanson de sa copine Lejla. « Lejla, lejla ! ». Lejla livre à son tour une part d’elle-même devant notre non-négligeable assemblée, soutenue par les musiciens souriants sur des airs de RnB. Puis, un autre élève propose une improvisation aux toys. Les musiciens se laissent séduire par l’idée et se prennent au jeu.

 

Que peut-on retenir de ce moment ?

Instinctivement, il paraît réussi. Ca se sent à l’ambiance. Les élèves étaient réceptifs. On peut être certain qu’ils s’en souviendront. Ce qu’ils en retiendront reste du domaine des suppositions. « Ils prendront ce qu’ils ont à prendre » comme disait le directeur. Notons néanmoins que pour prendre ce qu’on a à prendre, il est important de créer l’ambiance propice à l’échange et à la découverte. Dans un format assez semblable à celui de Maison Alfort, la sauce a ici bien plus pris. Pourquoi ? Le confort et la disposition intimiste, malgré le nombre d’élèves, facilitant la décontraction. Le lieu importe.

La tournure de l’échange a aussi joué pour créer la confiance et permettre d’entrer plus loin dans l’échange. Il est certain que les élèves ont été plus attentifs et ont eu plus l’occasion de tâter l’essence de la musique d’improvisation et l’humanité des musiciens. En termes de méthode, on peut se demander si la balance, qui plonge finalement sans manières les élèves dans le monde des musiciens, est un meilleur « brise-glace » que la performance dédiée qui peut aussi prendre l’apparence d’une démonstration solennelle, plus scolaire, renforçant l’intimidation au lieu de rapprocher. L’aspect « scolaire » est important : il faut globalement veiller dans l’animation et l’organisation à sortir les élèves de cette relation qui les contient dans un rôle. Ici, sortir de leur lycée, assister à une balance, comme « infiltrés », a permis de relâcher la pression.

Autre moment intéressant : la question d’Antonin à la lycéenne. Elle aurait pu paraître intimidante mais a contribué à changer la relation et imposer la confiance et la décontraction. Elle a aplati les relations et ouvert la discussion. Ce retournement peut être gardé à l’esprit dans l’animation de ces temps par la suite.

C’est cet ensemble de petites choses qui ont permis à un moment t à une élève de proposer une improvisation, à son amie de monter sur la scène sans se faire un sang-d’encre et de lancer le jeu de toys à 8 mains. Et ces évènements sont le signe que les élèves, du moins une bonne partie, se sont impliqués dans la rencontre et dans l’échange, qu’ils ont voulu partager et qu’il y a finalement de plus grandes chances qu’ils en gardent quelque chose et qu’ils aient tâté et expérimenté ce que peuvent être la musique d’improvisation et le jazz.

Il faut aussi noter que le professeur d’Histoire en question est un partenaire de the Bridge de longue date et qu’il prépare en amont selon une technique rodée ces échanges, qui, s’ils se réalisent sur un temps court de quelques heures, sont l’occasion et la face visible d’un travail s’échelonnant sur un plus long terme, gage de sensibilisation à cette musique et d’introduction aux nombreuses questions et expériences qu’elle soulève.

 

 

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Ces rencontres soulèvent finalement un bon nombre de questionnements dont il n’est pas nécessaire de faire la liste exhaustive en conclusion. Notons simplement que dans ce récit, il a peu été question des contraintes liées à la tournée, notamment celles du temps et de la disponibilité. Or elles structurent bien évidemment les rencontres. La plupart des remarques s’entendent donc à une échelle plus globale. Et dans le cadre d’un format tournée The Bridge, si l’idée d’ « actions musicales » dans le champ de l’accueil des migrants se renouvèle, on ne peut que suggérer de travailler sur des partenariats solides avec des acteurs du champ social, comme c’est le cas dans le champ musical. Car, et c’est je crois ce que l’expérience met en avant, c’est cette relation qui permet de concilier un passage éphémère et des effets durables, donnant du sens à l’instant tant pour les personnes rencontrées que pour les musiciens.