COMPTE RENDU DU CONCERT DU 16/10/2013

 Si l’on m’avait demandé après quelques minutes du concert de The Bridge à La Fabrique le 16 octobre dernier ce que j’en pensais, je n’aurais probablement pas su quoi répondre. Sûrement aurais-je rétorqué que c’était un des concerts les plus pénibles ou du moins les plus éprouvants de ma vie. Sûrement aurais-je crié mon incompréhension et mon énervement face à ce concert que l’on m’avait imposé un soir de semaine où j’aurais largement préféré regarder un bon film chez moi ou même écouter de la VRAIE musique tranquillement dans mon canapé.

Car ma première réaction au début de ce concert a été de me demander ce que j’étais venu faire ici et même plus largement de me dire que si j’étais obligé de supporter ce genre de choses pendant mes trois années de musicologie ce n’était peut être pas la peine de m’infliger cela et qu’il était encore temps de partir. Bref ma première réaction à chaud aurait été celle d’un jeune étudiant un peu bête et réticent à la découverte de n’importe quel style de musique sortant des cadres (pourtant très flous) de mon bon vieux jazz tant aimé.

Cependant, cette vision très négative que je m’étais faite en quelques minutes laissa place, au fur et à mesure que le concert avançait à une toute autre perception de cette prestation.

Tout d’abord à quoi avons-nous affaire ? Le concert était organisé par le CIAM (le centre d’initiatives artistiques du Mirail) et « un pavé dans le jazz » une association toulousaine ayant pour but de donner plus de visibilité à un jazz cotemporain et une musique improvisée sortant des sentiers battus. Le principe de cette rencontre était de créer un pont (le projet portant le nom de « the bridge ») transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis que les musiciens pourraient emprunter d’un côté comme de l’autre afin de participer à des échanges culturels et musicaux permettant de mixer les groupes et de créer des rencontres. De plus ce concert se déroulait dans le cadre d’un colloque sur le jazz et la musique contemporaine. Alors me direz-vous, de quoi est-ce que je me plains ? Dès le départ nous étions donc prévenus que ce serait très expérimental !

Me voilà dans cette salle de la fabrique à me demander ce qui va se passer lorsque les musiciens rentrent sur scène. Un quintet, une formation somme toute très classique en jazz, à cela prêt qu’elle ne respectait pas le schéma habituel (basse, batterie, piano, saxophone, trompette). Au lieu de cela nous avions devant nous Michael Zerang derrière une batterie et une collection impressionnante de percussions, deux contrebassistes l’encadrant, un trompettiste et un saxophoniste également muni de nombreuses flûtes et autres didgeridoo.

Le concert commence. Ce qui m’était d’abord apparu comme un flot ininterrompu de bruit et de musique non mélodique devient avec le recul beaucoup plus intéressant. En fermant les yeux me voilà transporté dans un monde imaginaire, quelque chose de très introspectif, onirique et finalement beau. Tantôt bousculé, tantôt bercé ou surpris je suis les musiciens qui m’emmènent loin, très loin pour me faire découvrir des paysages inconnus, des senteurs et des couleurs nouvelles. J’ai trouvé cette musique pleine de figuralismes, laissant place à une totale imagination de la part de l’auditeur. A partir du moment où j’ai fermé les yeux j’ai été emporté, happé dans un tourbillon de créativité. Ce n’était plus une musique que j’écoutais seul sur mon canapé chez moi comme je le souhaitais au début, c’était une musique qui me questionnait, m’invitait à participer, je n’étais plus un simple spectateur, mais un véritable acteur de ce monde imaginaire créé spécialement pour nous ce soir là, j’étais privilégié. A un moment où je fermais les yeux sur une mélodie particulièrement belle et lancinante je me suis vu sur un bateau qui tanguait sous la brise marine. Tous les coups étaient permis, la contrebassiste chantait, le trompettiste n’hésitait pas à utiliser la sourdine et le saxophoniste s’amusait avec la ribambelle d’instruments tous plus fous les uns que les autres qu’il avait à sa disposition. Parfois beaux, parfois dérangeants les morceaux s’enchainaient pourtant sans interruption ne laissant jamais l’auditeur indifférent.

Le concert s’achève et j’en sort bel et bien lessivé, c’était en effet un des concerts les plus éprouvants de ma vie.

Mais finalement n’est-ce pas ce que l’on attend de la musique et de l’art en général ? Qu’il ne nous traite pas comme un simple consommateur en nous donnant toutes les clés inhérentes à sa compréhension, mais plutôt qu’il nous prenne, nous secoue, nous émeuve, nous révulse tout en respectant notre créativité propre et notre imaginaire ? En laissant la place à nos rêves, nos peurs, nos désirs de se matérialiser et de se développer au sein de ce que l’artiste à créé pour nous ?

Clément Dessaux, étudiant L1 musicologie, Université Toulouse Le Mirail

Le concert commence avec de la lumière dans toute la salle. Je ne sais pas si ce sont les musiciens qui ont souhaité cela ou pas, mais le fait que la lumière s’éteigne de manière extrêmement progressive nous aide à rentrer complètement dans cette musique, très différente de celle que l’on a l’habitude d’entendre. Cela crée une sorte d’intimité entre le public et les musiciens. On ne peut pas vraiment parler de jazz ici, car les musiciens n’improvisent pas des mélodies sur une grille d’accords donnée : l’improvisation est totale du début à la fin. D’ailleurs, ce quintet ne ressemble pas à un quintet de jazz habituel : il est constitué d’un trompettiste, d’un batteur/percussionniste, de deux contrebassistes (une soliste et l’autre accompagne en pizzicato essentiellement), et d’un flûtiste (qui jouait également de nombreux autres instruments atypiques à vent).

Au tout début du concert, cela m’a fait penser à de la musique concrète car on a vraiment l’impression d’entendre des bruits d’animaux (surtout d’insectes) comme l’imitation du bourdon avec la contrebasse. La flûte en bois pouvait faire penser à un cri d’oiseau.

Je trouve qu’il s’agit d’une musique très complexe à écouter et à analyser puisqu’elle est totalement libre, il n’y a aucune structure tonale, ni rythmique…

On peut notamment remarquer une recherche du dépassement de l’instrument, tout est possible, comme si ce que les musiciens veulent nous dire ne suffit pas en utilisant leurs instruments de manière “conventionnelle”. On sent une part de spiritualité extrêmement importante dans cette musique. Les nuances sont très présentes. Il y a de nombreux jeux de nuances, de dialogues entre les musiciens.

La technique instrumentale est sans limite :

– pour la contrebasse : claquage des cordes (qui fait penser au pizz Bartok, mais en encore plus violent), jeu avec l’archet sous le chevalet (son strident, sifflements), utilisation des harmoniques, imitation du son du violoncelle, pression sur l’archet au maximum sur la corde à vide de mi, abondance de pizzicati , glissandos immenses… ;

– pour la trompette : jeu très nuancé, utilisation de la main gauche pour créer de nouveaux sons (sensation d’étouffement pour l’auditeur), jeu avec uniquement deux embouchures ;

– pour la batterie et les percussions : jeu avec les baguettes tenues droites comme des crayons, imitation du gong, utilisation de la batterie avec beaucoup de douceur et de sensibilité ; – pour les autres instruments (à vent notamment) : cor anglais, bâton de pluie, sorte de didgeridoo africain, flûte en bois, sorte de saxophone, beaucoup de notes très rapides, il semble par moments qu’il y ait des mélodies structurées.

Les musiciens ont aussi chanté. Il s’agissait d’improvisations vocales que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, on aurait dit des prières, voire même des lamentations.

Les musiciens sont en transe. Ils vivent totalement leur musique. Ils ressentent l’énergie du public. Il y a un véritable échange musical, une profonde humanité dans leur musique, puisqu’elle va bien au-delà d’une simple production sonore sans but : leur musique vient toucher le public. C’est ce que j’ai trouvé unique et c’est ce qui distingue ce concert d’un autre selon moi : de l’honnêteté et un investissement total. L’intérêt de ce concert est de nous prouver qu’en musique, il n’y a que nous qui pouvons nous fixer des limites et du coup, qu’il n’y a que soi-même pour les dépasser. On peut faire de la musique sans aucune règle ni convention.

Sylvain Rullier, étudiant L1 en musicologie, Université Toulouse Le Mirail

 « The bridge », c’est la formation du concert auquel nous avons pu assister le mercredi 16 octobre à la fabrique culturelle du Mirail. Organisé dans le cadre du colloque « rencontre entre le jazz et la musique contemporaine », ce sont quatre musiciens de différents milieux qui sont venus nous présenter une rencontre musicale en deux morceaux.

En s’installant dans la salle, la formation annonça la « couleur » de la musique que nous allions entendre : deux contrebasses, une batterie, des cuivres, des bois. Une formation que l’on pourrait penser jazz ? Mais sans piano, sans guitare pour jouer un accompagnement harmonique, seulement des basses et des instruments solistes ? Nous avons une formation qui semble expérimentale, et qui reflète déjà la volonté de se pencher vers la musique contemporaine.

Très vite, le concert nous est présenté comme une improvisation. Là encore, un concept musical qui s’apparente au jazz, mais une improvisation continue, sans thème, et sans grille, voilà le côté contemporain qui reprend le dessus. La musique laisse alors de côté la mémoire rétrospective pour ne travailler que sur la mémoire prospective.

Tout d’abord, le concert commence par le son d’une petite flûte en bois, accompagné des contrebasses ainsi que de la trompette qui joue avec une sourdine. Cela lui donne un timbre métallique. Les contrebasses ont chacune un rôle : l’une est jouée avec l’archet, rôle plutôt mélodique, l’autre en pizzicato, portant plutôt l’idée d’une contrebasse percussive. Elles garderont leur rôle tout le long du morceau. Le batteur intègre la musique en tapant sur la caisse claire avec ses mains, puis avec divers ustensiles. Nous pouvons percevoir la volonté de rechercher de nouveaux timbres de la part des musiciens.

Aucune pulsation ne se dégage. Nous sommes dans un temps qui n’est pas régulier. De même, nous n’avons pas de repères tonals, par conséquent nous nous trouvons dans un contexte atonal. De multiples tensions naissent car il devient difficile de comprendre la progression musicale du morceau.

La contrebasse pizzicato devient clairement percussive pendant que la contrebasse mélodique descend sur une note pédale pour laisser la flûte et la trompette jouer seules. Elles vont ensuite vers le silence pour redonner place à la contrebasse mélodique. Il n’y a toujours aucune stabilité rythmique à la batterie qui accumule les nouveaux timbres. Soudain, un bâton de pluie se joint à l’ensemble des instruments. Simultanément, la contrebasse mélodique use de tous ses registres et la trompette arrête de jouer pour laisser la flûte en solo. Quant à la contrebasse, elle travaille sur le timbre en frottant l’archet sous le chevalet, ce qui produit des grincements. Les autres instruments semblent partager la conquête de nouveaux timbres, comme le trompettiste qui va jouer seulement avec une embouchure. La contrebassiste se met alors à chanter en même temps qu’elle joue. Il n’y a pas de paroles, pas de langue connue, mais elle ne scat pas non plus. Elle utilise sa voix au même titre qu’un autre instrument, idée qui découle communément du jazz, et de la musique contemporaine. Nous nous retrouvons au milieu d’une cacophonie. Un univers s’installe par un crescendo et un remplissage de l’espace sonore.

Le bâton de pluie joue un ostinato, quand entre un nouvel instrument. Il s’agit peut-être d’un didgeridoo dans lequel le musicien parle. La contrebassiste continue de jouer sous le chevalet et ils se retrouvent en trio avec le percussionniste, à jouer avec le bruit. Je ne parle de bruit péjorativement, mais dans l’idée de sons à hauteur indéterminée. Le trio s’amuse avec les bruits graves. Ils utilisent des modes de jeux très variés. La trompette recommence à jouer, pendant que la contrebasse et le didgeridoo se rejoignent sur une pédale harmonique. Le batteur utilise les baguettes pour la première fois du morceau, il joue doucement. En même temps, la trompette développe son jeu afin de s’intégrer à son tour dans le côté bruitiste du morceau, mais elle va revenir progressivement vers son timbre habituel. Nous pouvons constater chez tous ces musiciens une grande liberté d’expression. Ils donnent libre court à leurs émotions, qu’ils partagent via leurs instruments. Il n’y a plus de bois. Nous nous trouvons à présent dans un halo sonore.

A présent, la batterie est utilisée à son complet, et installe un accompagnement avec la contrebasse pizzicato, pour la trompette qui joue une mélodie seule. Un autre cuivre qui ressemble à un saxophone soprano créé un jeu de question/réponse avec la trompette. Ils jouent seuls, mais ensemble sur une mélodie a résonnance tonale. Premier brin de tonalité du morceau !

La contrebasse mélodique revient en solo, rejoint par la seconde contrebasse. C’est comme si chaque catégorie d’instrument avait son moment de solo. D’abord le trio de basses, puis les cuivres et enfin les contrebasses. Nous pourrions imaginer une forme d’alternance entre tutti et solo qui pourrait même se rapprocher de l’idée de concerto, ou bien avoir une vision plus globale du morceau comme un continuum sonore.

Le batteur utilise les baguettes sur des objets métalliques, toujours à la conquête de nouveaux timbres. Ensuite, tous les instruments se regroupent sur un tempo et des rythmes de plus en plus rapides. Le trompettiste s’arrête de jouer pour se réinsérer en contrechant avec le saxophoniste. Puis le tempo ralentit, les nuances sont de plus en plus douces, un decrescendo nous amène peu à peu vers une tonalité qui est quand même remise en question. Nous sommes à la frontière de l’atonalité, nous pourrions donc sans doute parler d’une tonalité élargie. Un dialogue s’installe entre les cuivres, qui jouent dans le suraigu sur un ostinato joué par la contrebasse pizzicato : c’est un retour au bruit. La contrebassiste chante de nouveau sur des onomatopées accompagnées de claquements de mains, de la contrebasse pizzicato et de la batterie. Elle se met peu à peu à souffler, et c’est une voix d’homme qui prend le chant. Tous les instruments se remettent à jouer, nous avons un retour tonal dans des nuances decrescendi qui installent le silence.

Ensuite, un second morceau commence. Le batteur et le contrebassiste travaillent toujours sur le timbre de leurs instruments en laissant entendre des grincements sur la caisse claire, ainsi que des frottements, car le contrebassiste caresse sa contrebasse. Le second contrebassiste gratte sa contrebasse avec l’archet. Plusieurs petites percussions sont utilisées, les deux contrebasses deviennent mélodiques. Pendant ce temps, un instrument semblable au hautbois joue une mélodie. Le trompettiste s’amuse avec la sourdine sans souffler dedans : il fait des sons en la pressant a l’intérieur de sa trompette. Nous sommes dans un contexte bruitiste, les notes sont tenues vers le silence et le trompettiste achève le concert en jouant avec sa sourdine en solo.

Pour conclure, nous pouvons donc constater que ce concert est représentatif d’idées communes au jazz et à la musique contemporaine. Les musiciens ont notamment travaillé sur la recherche timbrique, avec des modes de jeux variés et rarement utilisés, ce qui est confirmé et affirmé par le trompettiste qui achève le concert sur des bruits. Ils ont aussi remis en question la notion de temps, en supprimant le concept formel, ainsi qu’en faisant abstraction de repères tonals et temporelles perceptibles, c’est donc aussi un travail sur la mémoire. Mais c’est encore le rôle des instruments au sein de l’ensemble qui a été pensé différemment ici, avec la présence majoritaire d’instruments solistes, et les fonctions données aux contrebasses. Nous pourrions éventuellement penser qu’il s’agit d’une nouvelle façon de percevoir la temporalité en remplaçant les repères tonals et temporels par des repères timbriques. Cependant, l’idée porte à débat.

Sarah Brault, étudiante L1 en musicologie, Université Toulouse Le Mirail